São Paulo, Brésil : 23 octobre – 8 novembre 2018


1/ Le réseau en fil en chiffres

2/ L’affiche du projet « Rede em fios na Brasilândia »

3/ L’article sur le projet « Le Réseau en fil des escaliers du Jardim Damasceno à Sao Paulo »

4/Diaporama photo

5/ Liens externes : Vidéos, articles, inspirations…

Le réseau en fil en chiffres :
9 jours d’expérimentation entre le 31 octobre et le 8 novembre 2018
1 partenaire pour la préparation, l’Escola da Cidade, 1 partenaire pour le choix du terrain, l’Instituto A Cidade Precisa da Você, 1 partenaire dans la réalisation au quotidien, le CCA Arte Na Rua
4 bobines-sculptures avec des métaux de récupération et 1 700 mètres de fil de trois couleurs suspendues à intervalles réguliers au milieu des escaliers
3 jours ont vu l’intégralité des fils être déroulés
50 CD minimum sont accrochés aux fils par des enfants
11 étudiants internationaux présents à la fête de démontage

L’affiche du projet « Rede em fios na Brasilândia »

.

.

bleufinal

.
.
L’article « Le Réseau en fil des escaliers du Jardim Damasceno à Brasilândia, Sao Paulo, 31 octobre – 8 novembre 2018 »

« Apesar de você
Amanhã há de ser outro dia
Você vai ter que ver
A manhã renascer
E esbanjar poesia » Chico Buarque, Apesar de você

DSC00955

Introduction

21 octobre – 1er dimanche à Sao Paulo, à une semaine du deuxième tour des élections présidentielles, notre hôte volontaire étudiant nous suggère d’aller Avenida Paulista, l’artère principale de la ville au mètre carré hors de prix, aux sièges sociaux d’institutions financières, diplomatiques, médiatiques, musées…Comme tous les dimanches, la Paulista est piétonne. Très animée, nous apercevons en son fond une manifestation. De nombreuses personnes paraissant riches/pauvres, femmes/hommes, noires/blanches (avec une majorité des catégories dominantes) arborent un T-shirt avec le candidat d’extrême-droite Bolsonaro, mais le graphisme noir/jaune et la légende « Godfather » par exemple nous empêchent de comprendre de quel bord politique elles sont. En arrivant près de la scène sous les cris et bras levés aucun doute, ce sont des partisans de Bolsonaro. La haine suinte.

L’élection de Bolsonaro n’est pas de bonne augure pour les quartiers populaires, en particulier les « favelas », où le nouveau président entend autoriser les policiers à tirer en cas de simple doute, baisser l’âge de la majorité pénale, et envoyer l’armée en cas de problème.

Pourtant, dans la circonscription de Brasilândia, réputée comme l’une des plus grandes favelas du pays, le candidat d’extrême droite est en tête.

Paradoxal mais compréhensible si l’on capte le rejet du système politique, de la corruption et des années de présidence du Parti des Travailleurs sapées par une propagande médiatique puissante en faveur du « candidat anti-système ». Pour « capter » ce rejet, il faut passer du temps auprès des habitants, ce que nous avons fait lors de l’intervention de scénographie urbaine « Rede em fios na Brasilândia ». Il est utile aussi de déconstruire l’étiquette « favela » qui décrit de l’extérieur un district en réalité peuplé par des classes moyennes, 84e sur les 96 de la ville, avec un IDH de 0,769. Légèrement au dessus de la moyenne du Brésil, de 0,754, et au niveau de celui de la Turquie. Dedans, les habitants ne parlent pas de « favela » mais de « communauté ».

Nous avons été porté vers le Jardim Damasceno depus l’Escola da Cidade, Ecole d’architecture du centre de Sao Paulo, par Instituto A Cidade Precisa da Você, association d’urbanisme, où nous avons rencontré notre partenaire principal local le CCA (centre pour enfants et adolescents) « Arte na Rua » (Art dans la Rue). Trois mois avant notre projet, l’Institut et le CCA ont précisément accroché des fils de part et d’autre des escaliers en contrebas du CCA avec des peintures murales, des plantes. Ils ont aussi construit des bancs avec des palettes devant le CCA récemment repeint en rouge sur la façade. De manière stratégique, nous choisissons ce site, leur partenariat nous a ouvert la porte pour réaliser le réseau en fil dans ces escaliers déjà aménagés – appropriés, se lit en grand sur le mur « CCA – ARTE NA RUA », bien plus qu’une signature c’est un acte de revendication d’un espace chaleureux dans un voisinage assez délabré. Aussi une forme de marquage du territoire pour éviter le redouté vol des plantes vertes posées au sol. A notre arrivée trois mois après non seulement les voisins arrosent les plantes mais ils en ont ajouté des supplémentaires.
Alors le projet suit ce fil rouge, l’objectif est de poursuivre la revendication du CCA d’une matérialisation de la convivialité dans le quartier par le réseau en fil. Comment le réseau en fil s’inscrit dans la démarche de son partenaire qui l’encadre fortement ? Quelle est la dynamique qui nous fait passer d’un partenariat à un encadrement par le CCA Arte na Rua ?

Le site : les escaliers en haut du Jardim Damasceno

DSC00925

Nous travaillons dans les escaliers en haut de la favela « Jardim Damasceno », circonscription de Brasilândia à la limite entre la ville de Sao Paulo et un grand parc naturel. Occupée et auto-construite à partir de la fin des années 1960, suite à un exode rural et la recherche d’opportunités de travail en ville, l’inaccessibilité du bâti du fait de la spéculation immobilière, aujourd’hui la majorité des habitants détiennent un titre de propriété, le bâti est en dur, les services publics – notamment de transport, présents. L’aspect communautaire demeure au sens où le peuplement s’est fait par une agrégation familiale de proche en proche, d’où un échange solidaire de services. De plus le sentiment d’appartenance qui en découle est renforcé par le partage de l’étiquette « favela » qui perdure mais ne correspond plus à la réalité. Par exemple, les chauffeurs de taxi refusent de monter nous déposer, les Uber montent inquiets et ne passent pas non plus nous chercher. La peur de « monter dans la favela » implique aussi un certain entre-soi qui fait qu’au sens de Kiril Stanilov et Brenda Case Scheer (Suburban Form: An International Perspective, 2004) : « Les habitants des favelas jouent un rôle plus actif dans l’organisation et la structuration de leurs communautés que des habitants des zones formelles de la ville »

Persiste donc une autogestion de l’espace public et d’urbanisme informel, de nombreux escaliers sont construits par les habitants eux-mêmes par exemple. Le manque de soutien financier des pouvoirs publics pour les espaces publics font qu’ils restent peu aménagés.
Les escaliers du projet l’ont été trois mois avant le projet avec des peintures murales, des plantes et des fils colorés accrochés en hauteur d’un mur à l’autre par nos partenaires.

Particularité du site : tout en haut de la favela, ce sont des escaliers-raccourcis entre les rues, où les passants sont tous des voisins, de près ou de loin. Ils se connaissent, y parlent fort, s’appellent en criant : c’est leur espace. Tout en haut et au milieu, deux garages font vrombir les moteurs en réparation, au milieu, la musique d’un voisin nous accompagne chaque jour. Pour la première fois, les acteurs du réseau en fil sont tous les jours plus ou moins les mêmes.

Objectifs du « Réseau en fil dans les escaliers du Jardim Damasceno »

L’objectif central est d’enrichir l’initiative du CCA dans les escaliers par un réseau en fil créé par les habitants. Comme l’initiative vise l’usage et l’appropriation de l’espace public, la création collective du réseau en fil peut y oeuvrer et contribuer à transformer les escaliers d’un lieu de passage dégradé en un espace de convivialité choyé.

Le dispositif de l’intervention s’appuie sur notre démarche de transformation des déchets en « beauté », ce qui peut offrir une métaphore de la trajectoire symbolique du quartier de « favela » à « résidentiel tranquille ». Nous visons donc aussi à améliorer la perception du Jardim Damasceno non seulement aux yeux de ses habitants mais de l’ensemble de la ville de Sao Paulo. Dans la réalisation, nous cherchons à dépasser la barrière de la langue, argument invoqué par notre partenaire au Pérou pour expliquer la faible participation. Nous verrons qu’à Damasceno elle ne freinera en rien la participation.

Alors le dispositif cherche à attirer l’attention et les interprétations pour susciter la participation par le déroulement du fil des bobines qui sont en même temps des sculptures, car depuis Valparaiso nous poursuivons l’affranchissement de la polarité du dispositif avec sculpture métallique d’une part et bobines d’autre part. Nous fabriquons les bobines comme des sculptures avec l’objectif multipolaire dans des escaliers qu’il n’y ait pas de centralité autour de la sculpture mais une étendue du réseau en fil. Nous les plaçons au milieu de la largeur des escaliers suspendues en hauteur ; sauf une qui descend à hauteur d’enfant, qui représente explicitement un personnage.

DSC01113

Nous jouons ainsi sur la verticalité et l’étroitesse des escaliers, donnant une perspective et profondeur au réseau en fil. Deux portions d’escaliers sont couvertes par les bobines, trois sur la grande portion déjà partiellement occupée par les fils du CCA et une sur la suite de l’escalier plus haut. Les bobines-sculptures sont faites de métaux de récupération et de plastiques « antiques » bradés par un grossiste d’équipements de restaurants. Elles abritent des fils colorés brésiliens de diamètre 4mm de trois couleurs différentes, jaune, bleu et marron.

Plan SAO PAULO_page-0001
Déroulement de l’expérimentation

Quelques jours avant le montage, accompagnés de trois membres de l’association A cidade Precisa da Você, nous prévenons les voisins, les invitons à participer et demandons s’il sera possible d’accrocher des fils voire des sculptures légères depuis leurs murs, des points d’accrochage que nous avons identifié tels des tiges de fer, des rambardes d’escalier…L’accueil est formidable, les voisins sont d’office (c’est-à-dire avant même d’écouter nos explications et sans donner l’air de comprendre) ravis par le projet et nous proposent spontanément de nous aider. Nous finissons par accepter une bière d’un groupe de voisins dont les maisons de la famille élargie couvrent un quart du site, toute la partie haute de l’escalier. Nous remarquons déjà la forte interconnaissance entre les voisins qui se saluent et plaisantent en passant, nous emmènent de l’un chez l’autre…

Participation des adultes et appropriation spontanée

DSC00876

Quand nous installons les sculptures, les escaliers sont très calmes, avec très peu de passage. Nous nous tournons vers un groupe de voisins assis à moitié sur les marches, à moitié dans la rue, qui discute, rigole et boit des bières. D’abord réticents, déclarant « c’est pour les enfants », ensuite notre présentation argumentée du projet les a amenés à dérouler les deux bobines devant eux et à accrocher les 1ers fils de façon collective : quand l’un fait un trajet les autres lui recommandent des points d’accrochage, viennent le remplacer, le chambrent…Ce groupe de voisins crée tout de suite un réseau en nouant « nos fils » à ceux « du CCA » déjà accrochés. Un homme, sociable à ce moment-là, montre un deuxième visage dans la soirée en visant, seul, la perfection dans sa manière de tisser et corriger les autres. Il retend, choisit le passage du fil, effectue des nœuds homogènes et réguliers. Il s’approprie beaucoup le dispositif et en oublie son alcoolisme patent. Un des voisins du matin alors éméché, excité, et souvent en train de fumer de l’herbe, prend le temps quelques jours plus tard de nous aider à fabriquer des éléments plastiques à suspendre aux fils. Discutant alors calmement avec Simon, il confie son problème d’addiction et nous apprend qu’il lit beaucoup la Bible pour s’en sortir, comptant aussi sur ses parents pour trouver un travail. Une activité pratique et une écoute attentive transforment le réseau en fil en une scène de confiance pour manifester ses problèmes.

Le groupe de voisins du matin du 1er jour invite les passants à participer, ce que nous appelons une appropriation spontanée du dispositif. De proche en proche, le mot passe et nous n’avons ensuite quasiment jamais eu à inviter les personnes à participer. Soit il y avait un voisin ou un enfant du CCA pour le faire, soit elles étaient déjà au courant des objectifs du projet.

Par exemple, un homme passe en bas des escaliers devant Simon, la conversation s’engage sur les fils et l’homme propose de réaliser un tétraèdre en aluminium et de le suspendre. Ce qu’il fait le lendemain. Entre-temps, l’habitant de la maison en bas à droite des escaliers, qui avait chaleureusement accepté que l’on accroche la sculpture à la rambarde de son escalier, et qui était présent et fort en conseils lors de cet accrochage, ce voisin a suspendu aux fils une sculpture avec une bouteille en plastique découpée, des tasses en plastique et des CD qui scintillent au soleil.

Le ton est donné, les gens restent dans les escaliers, créent plusieurs connexions, quand ils ont du temps libre (du fait du chômage ou du travail à temps partiel) créer le réseau en fil devient l’activité principale, qui relie voisins statiques et passants, voisins et voisins qui sortent dans les escaliers…

DSC00839

« Barrière de la langue » ?

Avantage important de l’interconnaissance et de la diffusion des objectifs du projet sans que l’on ait besoin d’inviter les passants, la « barrière de la langue » ne s’est pas fait ressentir sur le fond de la participation au projet. Par exemple un jeune homme sourd-muet a très bien compris et a créé plusieurs connexions le sourire aux lèvres. Il nous remercia chaleureusement. Ainsi est réfutée une « barrière de la langue » obstacle absolu à la communication, au projet…plutôt, notre non-maîtrise et compréhension hasardeuse du portugais ont suscité des variations.

Nous avons eu droit à énormément de patience, telles ces trois adolescentes répétant lentement et distinctement des questions comme « d’où venez vous », « où habitez vous ? » et nous faisant répéter nos réponses, les décortiquant, pour enfin se comprendre. Nous comprenions au fur et à mesure ces questions spontanément et pouvions y répondre, nos interlocuteurs se montrant le plus souvent curieux et patients.

Certains enfants qui, voir plus bas, n’étaient pas encadrés par le CCA, se sont moqués de nous « fala normal !» « fala portugues! », « parle normalement » est pour eux synonyme de « parle portugais ». Cette injonction simple montre l’exotisme que nous incarnions pour eux. Voir en particulier lors de la fête du démontage et de la venue d’étudiants européens, les réactions frappantes à la vue d’une blonde aux yeux bleus, fixée comme de l’or…Notre condition d’européens blancs parlant très peu la langue pose une distance, qui est mise en tension par la coprésence dans les escaliers. Le samedi vers midi où il n’y a pas les enfants du CCA dans les escaliers une famille fête un anniversaire. Nous venons dire bonjour et on nous invite à s’asseoir, à manger, à boire. La tension de deux « intrus » à un groupe d’interconnaissance si dense – une famille, est résolue par un jeune de 13 ans qui comprend notre espagnol et nous pose beaucoup de questions, se comporte de manière très fine pour nous inclure dans le groupe par petites touches. Nous ne franchissons cependant pas notre timidité qui nous limite plus que la langue dans les interactions avec le groupe. Nous voulons lancer une invitation à participer au réseau en fil, espérant une scène d’accrochage collectif. Nous la transmettons seulement au jeune homme de 13 ans qui, seul, déroule et suspend le dernier fil, crée la dernière connexion.

En quatre jours, l’intégralité des fils ont été déroulés et suspendus dans les escaliers. Nous avons enrichi le vocabulaire du réseau en fil de mots forts et clairs, criés le plus souvent : « stigado », direct, tendu, crié à l’acolyte à l’autre bout du fil pour hisser le fil à hauteur de tête. « Seguro » assure, sécurise, pour qu’un soutien vienne tenir l’échelle et permettre de nouer le fil en hauteur.

IMG_7502.JPG

Appropriation et encadrement par le CCA / Du partenariat à l’encadrement par le CCA

Dès le premier jour, des enfants profitent d’une pause au CCA pour venir surexcités découvrir ce qui se passe. Le groupe s’éparpille entre les trois sculptures et déroule les fils en montant sur l’échelle ou sur les épaules l’un de l’autre en escaladant, riant et criant…ce n’est que le premier groupe d’une longue série, l’intelligence et le succès dans la recherche de points d’accrochage se retrouvent à chaque fois.

Nous observons une polarisation du projet vers l’animation pour les enfants du quartier inscrits au CCA, notre partenaire qui nous offre café, déjeuner (viande quotidienne), collation chaque jour, nous prête l’échelle, stocke des matériaux chaque nuit…Ce qui, lorsqu’il ferme à 17h, nous incite fortement à partir aussi. En outre, nous trouvons en particulier chez la responsable Veronica Daniela, Argentine donc avec qui nous avons pu beaucoup échanger en espagnol, un écho à nos propositions, tout comme le réseau en fil fait écho aux siennes. Elle mène une lutte contre les déchets et l’abandon des espaces publics, contre la violence qui la frappe depuis qu’elle s’est installée ici chez son mari il y a 10 ans. En entretien, elle ne peut retenir ses larmes lorsqu’elle nous apprend que « trois de ses enfants » ont été tués par la police, au motif de vols répétés. Elle prend à coeur notre initiative qui appuie un changement qu’elle juge trop lent et difficile. Le troisième jour, nous mentionnons l’appropriation du réseau par le voisin du bas, et manifestons notre enthousiasme pour que les enfants aussi accrochent quelque chose aux fils, par exemple leurs dessins. Face au risque de pluie, Veronica préfère qu’ils suspendent des CD et organise des ateliers dans les escaliers.

DSC02235

A quatre reprises, les enfants viennent en groupe, petits/grands, du matin/de l’après-midi, avec une animatrice qui encadre la distribution de CD, la passation du marqueur et du fil de pêche pour l’accrochage. Les instructions sont que chaque enfant doit prendre un CD et y écrire son nom avec un « bon sentiment » puis le suspendre aux fils. Ceux qui n’ont pas d’idée ou qui ne veulent pas écrire, l’animatrice leur trouve un sentiment, écrit leur nom, et ils se chargent toujours de l’accrochage. « Sérénité », « paix », « harmonie », « intégrité », « sagesse »…sont alors en évidence devant les yeux fiers des enfants. Certains veulent récupérer des bouts de fil comme trophée, à leur demande d’autorisation nous répondons d’attendre le démontage du dernier jour.

Entre deux ateliers, un des voisins du 1er jour prend l’initiative d’apporter de nombreux CD de jeux vidéos gravés avec leur dépliant, pour que « les enfants les accrochent ». Justement, quatre enfants qui viennent de plus bas, plus débraillés, passent par les escaliers et s’arrêtent jouer avec les fils et les CD accrochés qu’ils tentent de déchiffrer. Ils en trouvent par terre, les lancent en l’air. Comme l’animatrice du CCA, nous leur proposons d’écrire sur les CD offerts par le voisin et de les suspendre aux fils, à la nuance près que nous ne leur imposons pas de « bon sentiment » à promouvoir. Peu à l’aise avec l’écriture, ils dessinent ou recopient les titres des jeux vidéos lus sur les dépliants. Ce qui donne « Fifa 2012 » ou « Full combat 3 » aux côtés de « sérénité » etc.

Le réseau en fil laisse donc lire la distinction entre enfants sous l’aile du CCA et autres. Un autre jour, ils seront en coprésence avec l’animatrice pour un même atelier CD. La méfiance s’installe et ils communiquent peu. Ils se recroisent et lors des préparatifs de la fête de démontage plaisantent

DSC02414

Madlen écrit alors à son journal :

« Enfants du quartier d’en haut” et « Enfants du quartier d’en bas”. Ces titres enfantins, j’ai grandi avec à Sitia, une ville de Crète orientale.
La même frontière invisible entre les quartiers, je la retrouve à Brasilândia, une communauté du nord-ouest de Sao Paulo et ancienne favela, entre “les enfants du CCA » (CCA : centre éducatif pour enfants et adolescents) et “les autres ».
Qui sont « les autres » ? Comme des graines, ils apparaissent avec des havaianas colorées et des chemises tâchées. Comme des stars de cinéma, ils montent les marches un jour après la pluie. Deux étrangers ont poussé de nulle part dans leur quartier, ils les regardent plein de curiosité. Eclatés de rire, ils nous scrutent et gesticulent devant l’objectif de la caméra. Ils entendent pour la première fois des personnes qui essayent de communiquer avec eux en parlant une autre langue que la leur. Ils répondent « Hello ! », « Yes ! » mots qu’ailleurs leurs oreilles ont pêché. Mi-goguenards mi-gênés ils se fendent la poire parce que nous ne parlons pas «normal», nous ne parlons pas portugais.
De l’autre côté, « les enfants du CCA » de tous les âges ne nous ont pas connu par hasard dans les escaliers du quartier, mais suite à notre présentation officielle par des enseignants du CCA. Dès lors, leur curiosité à notre encontre est tout aussi intense. Ils comprennent que nous ne parlons pas leur langue et nous demandent de leur parler dans notre langue natale, de dire leur nom en Grec, en Français … Ils jouent aussi les médiateurs en expliquant aux passants le Réseau en fil.

Notre relation avec les uns et les autres se pétrit quotidiennement. Avec « les enfants du CCA », durant les pauses, leurs activités éducatives qui incluent le Réseau en fil et à la sortie des classes. Avec “les autres », lors de moments imprévisibles. Leur présence est de plus en plus fréquente dans les escaliers où se déroule le Réseau en fil.

Sous le Réseau en fil naissent des rencontres et puis des amitiés. Au cours de la fête du dernier jour, « les enfants du CCA » et « les autres » mettent ensemble la table, et fusent d’innombrables questions sur la vie du CCA.
J’ai aimé « les enfants du CCA », leur détermination à participer, leur intelligence pour le déroulement, la création et l’appropriation du Réseau en fil.

J’ai été charmée par « les autres », leur présence sauvage et douce, leur ignorance, leur gêne et leur curiosité qui les a fait monter de plus en plus les escaliers en répétant des mots en français et en grec.
La culture est dépendante de l’éducation et, grâce au CCA et à la qualité de ses enseignants, des enfants ont l’opportunité de recevoir un complément d’éducation.

Cependant, la culture est aussi dépendante des rencontres et de la curiosité pour l’autre que le Réseau en fil, la scénographie urbaine, veut provoquer.
Enfin, la curiosité des habitants de Brasilândia de nous rencontrer, deux Européens qui parlent portugnol et placent soudainement des constructions spéciales avec des fils colorés dans leur voisinage, est aussi intense que notre curiosité de les connaître eux, les protagonistes du réseau en fil à Brasilândia. Nous sommes tous sortis plus cultivés. J’ai eu de la chance de les rencontrer.
Une attitude commune à ces deux groupes d’enfant est l’intrigue générée par la caméra, par l’acte de filmer. Là aussi leurs pratiques divergent. Les enfants du CCA réclament la caméra pour « passer derrière » et filmer leurs camarades sous les fils. Les adolescent-e-s prennent des poses suggestives-sexualiées, de nombreuses jeunes filles rêvent d’être mannequins. Les autres jouent en agitant un morceau de plastique rose devant l’objectif tout en observant derrière l’écran le résultat. Le décalage entre les deux groupes s’explique sans doute par l’âge et par un différentiel de prégnance des écrans et de la prise de photos dans la vie quotidienne de chaque groupe.

Une autre attitude commune aux deux groupes est l’appropriation des sculptures suspendues, qu’ils n’hésitent pas à toucher, frapper, agiter..

DSC01888

Les enfants non CCA sont allés plus loin en se suspendant à la sculpture du bas effectivement pensée comme une balançoire. Elle a d’ailleurs été interprétée comme telle par des enfants du CCA qui nous ont livré leurs interprétations pour chaque sculpture.

Un premier enfant à qui nous posons la question « qu’est ce que ça représente pour toi ? » ne trouve pas de réponse, embêté il s’appuie alors sur son ami qui arrive dans les escaliers pour, ensemble, imaginer des formes. De bas en haut dans les escaliers, il y a selon eux une balançoire, une flèche, une moto, un avion. Ils sont d’accord, à l’opposé des enfants péruviens face à la sculpture qui voyaient tous quelque chose de différent. Difficile de conclure sur un différentiel d’imagination car cela tient aussi au pouvoir d’évocation des différentes sculptures.

Fête de démontagepart

Prévue à partir de 17h pour inclure les voisins rentrant du travail, la directrice du CCA a décalé l’horaire de 14h à 17h pour que le CCA ait le droit d’être présent avec les enfants. Concrètement, la fête est devenue celle du CCA, en sus de la prédominance des enfants et animatrices parmi les participants, les tables, la nourriture, les boissons, l’enceinte sont fournies par le Centre socio-culturel. Une boulangerie voisine a offert un carton entier de sandwiches. En amont, un voisin fournit une grande bâche transparente qui nous protège tous de la pluie. A 17h, fin de la fête décrétée par le CCA et départ soudain des enfants.

Nos invitations auprès de personnes extérieures au Jardim Damasceno, ont rencontré un franc succès avec la venue de 11 étudiants en architecture, photographie et sociologie qui ont beaucoup interagi avec les enfants et voisins. Par exemple, un enfant leur montre avec fierté toutes les connexions qu’il a faites. Un autre qui a beaucoup participé critique les nœuds des autres enfants et veut les refaire. Un étudiant tire le portrait de certains enfants ravis.jardim damasceno _ nicolas
Les enfants découvrent incrédules chez un voisin une peinture d’une femme mystère : fixés longtemps, ses yeux fermés s’ouvrent subitement. Cette peinture était là depuis le premier jour, c’est avec le nouveau regard porté sur les escaliers qu’elle a été exhibée – que ses yeux se sont ouverts. Les professeurs et nous nous joignons au groupe pour observer ce miracle.

En somme, face à cette fierté des enfants et des voisins de la création de leur réseau en fil, le CCA nous propose et nous acceptons de laisser le réseau déployé sur les escaliers à notre départ. Résultat inédit qui correspond à l’objectif atteint de prolongement de la démarche du CCA dans les escaliers, dans une durée inespérée. La « communauté » a adopté le réseau en fil.

Conclusion

Le réseau en fil dans les escaliers du Jardim Damasceno est une réussite frappante pour plusieurs raisons.

L’attrait du projet pour le CCA qui y voit une poursuite de sa démarche et nous accompagne au quotidien, amorçant des activités mobilisant les enfants. Les voisins aussi ont dès le premier jour approuvé et soutenu notre démarche en participant activement. Ce double appui a eu des conséquences fortes. Nous n’avons dû expliquer le projet que le premier jour, puis les acteurs de passage étaient soit au courant de l’objectif et participaient spontanément, soit d’autres acteurs les invitaient à participer.

Spontanée, la participation est de plus créative : les acteurs ont exploité tous les nombreux éléments urbains pour accrocher le fil. Le bâti auto-construit et en perpétuelle évolution les fournit nombreux.

Enfin, nous avons mis à profit notre présence à Sao Paulo pour rencontrer des architectes membres de l’Institut des Architectes du Brésil qui organise une Biennale d’architecture à Sao Paulo entre septembre et décembre 2019. Le thème « le quotidien » s’annonce de bonne augure pour un succès de notre candidature. Nous pourrions alors retourner à Sao Paulo et inviter les acteurs du réseau en fil de Brasilândia à l’exposition, poursuivant l’objectif du projet d’intégration sociale et de changement de perception d’un lieu, cette fois à l’échelle de la ville.

DSC01980


.
.
.
Diaporama photo

31 octobre 2018, Jardim Damasceno, Brasilândia, São Paulo  – 1er jour du Réseau en fil

Ce diaporama nécessite JavaScript.

1er novembre  2018, Jardim Damasceno, Brasilândia, São Paulo  – 2ème jour du Réseau en fil

Ce diaporama nécessite JavaScript.

2 novembre  2018, Jardim Damasceno, Brasilândia, São Paulo  – 3ème jour du Réseau en fil

Ce diaporama nécessite JavaScript.

3 novembre  2018, Jardim Damasceno, Brasilândia, São Paulo – 4ème jour du Réseau en fil

Ce diaporama nécessite JavaScript.

4 novembre  2018, Jardim Damasceno, Brasilândia, São Paulo  – 5ème jour du Réseau en fil

Ce diaporama nécessite JavaScript.

5 novembre  2018, Jardim Damasceno, Brasilândia, São Paulo  – 6ème jour du Réseau en fil

Ce diaporama nécessite JavaScript.

6 novembre  2018, Jardim Damasceno, Brasilândia, São Paulo  – 7ème jour du Réseau en fil

Ce diaporama nécessite JavaScript.

7 novembre  2018, Jardim Damasceno, Brasilândia, São Paulo  – 8ème jour du Réseau en fil

Ce diaporama nécessite JavaScript.

8 novembre  2018, Jardim Damasceno, Brasilândia, São Paulo  – 9ème et dernier jour du Réseau en fil

Ce diaporama nécessite JavaScript.