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Consider “architecture not as built work, but as possible means to be and to face [different] situations.”
Lina Bo Bardi
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1/ Le réseau en fil en chiffres
2/ L’affiche du projet « Rede em fios na Babilônia »
3/ L’article sur le projet « Le Réseau en fil de la favela Babilônia à Rio de Janeiro »
5/ Liens externes : Vidéos, articles, inspirations…
Le réseau en fil en chiffres :
9 jours d’expérimentation entre le 22 et le 30 novembre 2018
1 partenaire pour le choix du terrain, l’atelier Metropolitano et Tristan Scheppach, 1 partenaire pour le financement et les volontaires, l’Université Pontificale de Rio, 1 partenaire pour la réalisation, l’association des habitants de Babilônia
3 sculptures-bobines « joueurs » avec 8 hoola-hoops et deux bobines « remplaçantes » enroulant 1km de fil blanc et bleu
2 jours et 1 nuit pour que tous les fils soient déroulés
2 sapins fabriqués avec des plastiques récupérés, 1 inscription anti-déchets,
30 personnes environ présentes pour la fête de démontage dont 10 étrangères à la favela
1 géante pizza, 20 petits pains, 4 bouteilles de soda, des chips et un gâteau offerts par les commerces et voisins pour la fête de démontage
L’affiche du projet « Rede em fios na Babilônia »
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L’article « Le Réseau en fil de la favela Babilônia à Rio de Janeiro, 22-30 novembre 2018 »
« E a novidade que seria um sonho
O milagre risonho da sereia »
Gilbert Gil, A Novidade

Introduction
Ville mythique. Le christ, Ipanema, Copacabana, la samba, le foot les favelas. Les favelas, popularisées en Occident par le film « la Cité de Dieu » en 2010, dès les années 1960 elles nourrissaient un imaginaire exotique dans le film de Marcel Camus Orfeu Negro (1959). Nous avons été conduits, poussés par des rencontres et recommandations, dans la favela où ce film a été tourné, Babilônia.
Nous parlons de favela surtout car les habitants n’ont pas de titre de propriété ni de services publics à leur disposition. Une école tenait grâce à la détermination de quelques femmes de la communauté et d’une militante française. Elle a fermé il y a quelques années en raison de l’assèchement du financement d’une fondation européenne pour cause de corruption de l’ancien président de l’association des habitants. Cette association sert de relais entre la communauté et les services publics, collectant le courrier par exemple. La nouvelle équipe nous accueille et soutient pour le projet. Il y a un point santé associatif dans le même bâtiment – sans médecin, aucun n’ose monter dans la favela nous expliquent les infirmières.
En somme hormis la police et l’armée, il n’y a pas d’infrastructures publiques sur la colline. Cela (s’)explique comme dans de nombreuses favelas (par) l’emprise des trafiquants de drogue sur la communauté, par exemple en tant que modèles attractifs pourvoyeurs d’emploi pour les jeunes. La violence qui en résulte fait que la militante française qui tenait l’école nous dit au sujet des voisines du réseau en fil « toutes ont perdu un fils ». Nous parlons de voisines car ici, comme à Sao Paulo, les passants sont des habitants. Eux ne parlent pas de « favela » mais de « communauté » pour décrire leur lieu de vie et les liens qui les unissent. Nous mobiliserons les deux termes tour à tour, « favela » pour le lieu et l’habitat, « communauté » pour les habitants.
Babilônia est une colline, un morro perché au dessus de Lémé à l’extrême nord de Copacabana avant Botafogo. Depuis la plage, deux rues d’hôtels et de bars, une montée serpentée mène à notre site. Au départ de la montée, motos-taxis, militaires et policiers arme au poing. L’UPP, « unité de police de pacification » présente depuis 2009 pour contrer les trafiquants de drogue, depuis décriée pour sa collusion avec le narcotrafic, est en place aussi au sommet de la rue, une impasse à laquelle succèdent les escaliers de la favela. Une via moto sert ensuite d’axe principal, elle mène à une « place » parking et stockage/décharge de matériaux de construction au milieu desquels jouent des enfants chaque soir.
Cet espace de forme ovale entouré de maisons a quatre entrées-sorties, deux verticales et deux horizontales, ainsi qu’un escalier qui mène directement à un ensemble de maisons qui la surplombent. Des lignes de terrain de foot s’estompent au soleil. Quelques herbes folles ont poussé entre deux murs. En face en bas, la mer.

Nous voulons transformer cet espace de parking et stockage/décharge de matériaux de construction en une place conviviale pour des réunions de voisins et des jeux d’enfants.
Comme pour chaque intervention dans un site stigmatisé nous cherchons le plus possible à inviter des personnes extérieures pour générer des rencontres chahutant les préjugés.
Préparation et montage
La préparation a eu lieu chez l’association des habitants, avec des matériaux récupérés uniquement dans la favela grâce à la communauté, à savoir des hoola-hoops chez l’association et des métaux colorés chez le marchand de matériaux en contrebas tels que des chaises branlantes et des bibliothèques
Nous formons trois sculptures-joueurs qui vont être disposées à terre sur le terrain, aux deux extrêmes et au milieu. Nous les concevons comme des partenaires de jeu pour les enfants. Le premier joueur costaud et court en attaque, le second grand et élégant au centre et le troisième de taille moyenne avec un grand dos, gardien de but. Deux bobines sont de plus placées sur deux garde-corps des escaliers de l’entrée afin d’éventuellement prolonger le réseau en fil de la place jusqu’aux ruelles et habitations adjacentes.
Nous choisissons des fils blanc et bleu pour faire monter en paix la mer jusqu’à la favela. Le groupe de recherche « études urbaines » de l’Université pontificale de Rio nous finance le kilomètre. Métaphore de la rencontre de ces deux mondes (cf. Valparaiso, Sao Paulo), sur le campus nous récupérons également des matériaux métalliques, ensuite assemblés à ceux de la favela.
Pour la soudure, nous allons au Chapeu Mangueira, la communauté voisine réputée plus dangereuse. A la recherche de Junior, qui vient le lendemain pour souder. Pour trouver le bon voltage, il effectue de périlleuses acrobaties, puis s’attaque à la soudure. Lors de la préparation nous aide une volontaire étudiante en architecture.

Avec l’aide de notre soutien de l’association et de deux volontaires étudiantes en architecture, nous déplaçons les sculptures jusqu’au site. Puis nous les amarrons en hauteur, étape où un travailleur passant avec des sacs de matériaux de construction s’arrête pour nous aider, escaladant les maisons pour obtenir la bonne hauteur et le bon angle d’amarrage. Cet épisode annonce la facilité des acteurs à s’approprier l’espace, que nous observerons continuellement ensuite.



Appropriation spontanée
La facilité des acteurs à participer est déconcertante, adultes, jeunes, enfants, tous s’arrêtent surpris et participent soit spontanément soit répondant à notre invitation.
Ils entrecroisent et accrochent les fils de part et d’autre de la place, à une distance relativement très grande. Les points d’accrochage trouvés témoignent de la familiarité entre les acteurs et l’environnement auto-construit et habités sur le mode communautaire, par des groupes se connaissant très bien et avec de nombreux liens familiaux. L’entrecroisement des fils traduit ces liens. Les acteurs, enfants et adultes, s’adonnent souvent à une escalade pour accrocher le fil, et certaines voisines l’accueillent à leur fenêtre ou sur leur terrasse.
Par exemple, une femme obèse a une terrasse qui couvre un côté de la place et sa fille fait partie du groupe qui joue tous les soirs sur la place. Elle est mise à contribution à de nombreuses reprises pour accrocher des fils sur sa terrasse. Ce qu’elle fait en chantant.

Le réseau en fil est déroulé dans un environnement familier par les acteurs. Une jeune fille escalade le mur au fond de la place qui la sépare d’un terrain en construction suspendue, une plus petite la rejoint sans problème, elles accrochent le fil à la tige de fer.
Les sculptures sont modifiées, les enfants récupérant les cerceaux pour jouer avec. L’une d’entre elles est « garée » chaque soir pour ne pas bloquer le passage des scooters. Elles sont même suspendues par les fils quand la nuit un groupe d’adultes emmené par l’escaladeur du montage entreprend de tendre tous les fils pour les maintenir à une hauteur suffisante. Les « joueurs » offrant des points d’accrochage nombreux, leur vie s’est poursuivie suspendue.
Nouveaux usages du réseau en fil
Nous avons observé de nouveaux usages du réseau en fil, ou un même usage exprimé différemment, par exemple en tant qu’outil de communication. A Sao Paulo la communication se fait par la suspension de CD avec son prénom et un sentiment. Il n’y a pas de destinataire précis. A Rio si, il peut servir de salut et d’expression personnelle que le langage ne permet pas de traduire :
Un jour une petite fille de 7 ans s’exprime longuement avec les fils. Elle en prend un qui s’avère trop court pour arriver où elle le souhaite. Elle fait un tour de la sculpture avec et vise un autre endroit. Trop court aussi, alors elle rechange d’avis de direction après un moment d’hésitation fil en main au dessus de la tête au milieu de la place. Le lendemain à partir de 14h nous observons du fond de la place et elle apparaît avec un adulte et un petit garçon, montant aussitôt les escaliers sans répondre à mes saluts de la main. 2 secondes plus tard tout le réseau en fil s’agite telle une aiguille de pompe. Il s’avère évident que la petite a secoué un fil en guise de salut.
Un usage qui en rejoint un de Sao Paulo est celui de moyen d’expression de tensions internes que le discours ne permet pas d’évacuer.
Une jeune fille longiligne s’active avec les fils. Accrochant l’un coupant ou criant de couper l’autre les seuls mots qu’elle prononce sont des sortes de cris rentrés : « coupe ! ». Pour elle aussi le réseau en fil permet l’expression refoulée par le langage.
En tant que matériau, le fil lui-même est transformé pour servir de moyen de communication, à savoir de téléphone. Deux jeunes filles en fabriquent un en coupant une canette de bière en deux et les reliant avec un fil.
Ce n’est pas la seule invention, par exemple une jeune fille accroche sa tongue à un fil et la lance en l’air pour faire passer le fil au dessus des existants. Nous observons aussi le lancer de hoola hoop et d’autres jeux entre les fils recherchant le rebond et l’attrape à la redescente. Cette inventivité résulte d’une habitude observée chez les enfants de fabriquer leurs jouets à partir d’éléments de récupération dénichés dans les déchets traînant sur la place. Voir par exemple la caméra fabriquée où la photo qui sort instantanément est un dessin réalisé au préalable « C’est Madlen !», « C’est Simon !»

Citons aussi le double cerceau créé à partir de deux cerceaux ouverts. Le fil aussi sert pour fabriquer une canne à pêche ou pour frapper un autre enfant..
Un homme expansif et déluré multipliant sous nos yeux surpris farces et facéties, nous livre aussi une interprétation du fil comme une « trajectoire de vie » à maintenir « correcte » indépendamment des tentations d’autrui. Face caméra, son show. Puis en guise de rétribution il nous supplie de lui céder un peu de fil pour pouvoir chez lui accrocher son linge. Comme à chaque requête identique, nous refusons et renvoyons à la fête de démontage et libre récupération. Sa réaction ? Fabriquer et s’orner la tête d’un bandeau de fil.
Initiation d’action citoyenne
A Rio comme dans d’autres espaces publics souvent délaissés accueillant le réseau en fil, l’intervention initie une dynamique locale de « récupération » du site, c’est-à-dire de changement de sa perception par les habitants les amenant à le considérer comme un bien commun donc à en avoir de nouveaux usages collectivistes. Ici, la participation élevée et intergénérationnelle a permis une convivialité dense avec parfois plus de 20 personnes sur la place, convivialité propice à l’émergence d’idées et d’actions collectives. Une voisine nous précise qu’il y a quelques mois il n’y avait personne dehors à 18h à cause des affrontements entre la police et le trafiquants de drogue. Elle qui venait de commencer à louer des chambres de sa maison sur la place a vu son activité péricliter. Elle se réjouit d’autant plu du projet qu’elle y a un intérêt direct, elle nous fait d’ailleurs visiter sa maison et sa production de céramique à destination des touristes.
Les initiatives qui résultent des « conseils de quartier » des femmes et mères (adultes les plus présentes sur la place) sont de créer deux sapins de Noël avec des bouteilles plastiques, et de peindre en grand « ne pas jeter de déchets » sur un des murs de la place. La fabrication des sapins se fait collectivement sur la place. L’inscription interdisant les déchets, soutenue par plusieurs altercations orales, connaît un fragile succès.

Une initiative plus anecdotique est celle d’une jeune femme qui demande ce que nous allons faire des photos et vidéos. Nous répondons que nous allons les mettre sur les réseaux sociaux, facebook et instagram. Elle sort alors son ordinateur sur la place et nous demande de l’aider à créer un compte facebook. Cela illustre l’imbrication entre le réseau en fil et les réseaux sans fil d’internet, surtout en amont, pour réaliser le réseau en fil dans un site précis par un échange de mails etc. et en aval, pour que les acteurs puissent suivre l’évolution du projet ainsi que se reconnaître dans la communication que nous ferons sur leur participation. Aussi lors de l’expérimentation elle-même nous utilisons les réseaux sociaux virtuels comme ressources pour coordonner le projet avec nos partenaires, le communiquer et drainer des acteurs externes au site pour travailler à la lutte contre les préjugés.
La fête de démontage sera bel et bien du démontage car selon le « conseil des voisines » ce n’est que le premier événement de ce type (et aussi cela permet d’être sûr que chacun récupère un peu de fil, évitant le risque que quelqu’un récupère tout). Son organisation amorce une collaboration entre différents acteurs de la favela. Les voisines sortent une table et préparent des gâteaux. La boutique à côté fournit les sodas. En bas, à l’entrée de la favela, une boutique offre du pain, une pizzeria une grande pizza. Le président de l’association vient avec une enceinte et passe de la musique. C’est entre ce dernier et les voisines que se relance le projet de construction de jeux pour les enfants sur la place, dont le réseau en fil a révélé le potentiel d’animation conviviale qu’il leur importe de poursuivre.
Une initiative transversale s’exprimant lors de la fête de démontage est l’atelier-cinéma mené avec deux étudiants de 16 et 22 ans vivant dans la favela par un jeune professeur de cinéma. Il nous apprend qu’il vient animer un atelier cinéma, pour faire découvrir la richesse de la culture brésilienne aux jeunes de la favela, souvent baignés dans la culture états-unienne. Avec eux, nous regardons sur la terrasse de l’association des habitants le premier film brésilien (Vista da baia da Guanabara, 1898). Leur projet est de plus de tourner un film. Un film partant d’un épisode dit du « parapluie » qui a eu lieu un an auparavant. Un soir en septembre 2018, deux mois avant notre arrivée, dans une période tendue d’affrontements entre la police et les trafiquants de drogue, un policier a tué un jeune de 26 ans de la communauté car il a confondu le parapluie sortant de sa poche avec un fusil.
Le projet est donc de rassembler les habitants pour dénoncer le racisme de la police associant chaque jeune « favelado » noir à un délinquant. Notre fête de démontage leur sert pour diffuser l’idée du film et s’imprégner d’un événement communautaire festif ferment d’unité et d’action collective. Ils comptent en organiser un en septembre, un rassemblement où chacun apporte son parapluie, scène qui serait tournée pour le film.
Réflexion sur notre propre position

Durant l’intervention, nous vivions à Barra de Tijuca, un quartier riche à une heure du centre en voiture, deux heures en transports en commun. Y sont juxtaposés des « condominium » grands assemblages de plusieurs tours de logement, incluant tous les équipements nécessaires pour en sortir le moins possible : garderie, piscine, salle de sport, supermarchés, restaurant, salle des fêtes, jusqu’à la plage privée accessible uniquement en bâteau du condominium. Des dispositifs de sécurité conséquents protègent les résidents ; double contrôle des entrées, mur et barbelés tout autour, caméras. Nous avons dû nous cadastrer en donnant nos empreintes digitales pour passer les contrôles du bout de l’index.
La ségrégation spatiale recoupe de façon frappante une ségrégation raciale entre blancs du condominium et noirs de la favela. Donc à nous deux blancs, dans la favela, il nous est impossible de passer inaperçus. De plus l’espace de l’intervention est petit, tout est à portée de regard et de caméra. Alors la caméra braquée sur l’action la transforme, suscitant gêne, jeu, rire…telles ces trois adolescentes qui passent devant l’œil de la caméra en prenant des démarches de mannequin. D’ailleurs plusieurs souhaitent devenir mannequin. Elles prévoient une chorégraphie pour la fête de démontage mais n’auront plus l’envie de s’y livrer le moment venu, gênées devant nous et nos objectifs.
Chaque aller-retour quotidien d’abord en transport public puis dans les bus privés du condominium nous laissait perplexe quant à la virulence de cette ségrégation urbaine et ethnique quotidiennement étiolée par le confort d’une tour où les 35 étages mettent une distance également verticale avec le reste de la ville. Rappel d’échelle : la colline de Babilônia se trouve derrière, en partant de la plage, une rangée de tours de logements et d’hôtels de luxe. Nous nous sommes pris à imaginer un fil reliant le sommet d’une de ces tours à une des sculptures de la place, un fil d’union symbolique très visible…une reconnaissance de ces deux modes cariocas d’habiter la ville prémisse à des échanges entre eux. Quant au fil qui relie les lointains condominiums de Barra de Tijuca et la favela Babilônia, il s’appelle MASI. Nous sommes le fil qui relie quotidiennement ces deux mondes, par nos ancrages dans chacun – lien amical au Condominium et liens professionnels de la favela – et par nos allers-retours de l’un à l’autre. Comme à Sao Paulo entre Brasilândia et les beaux quartiers où nous étions hébergés, ou à Valparaiso et à la ville de Guatemala où nous avons éprouvé la même distance sociale traduite dans l’espace urbain entre nos lieux de résidence et d’intervention. Poussant cette personnification d’un fil en MASI, le réseau en fil est une projection matérielle de nos propres liens tissés sur chaque site, combinés aux liens préexistants et à ceux créés entre acteurs locaux lors de l’intervention. Notre rôle d’araignée amène au rapprochement bravant la ségrégation entre habitants de la favela et de Barra da Tijuca.

Lors de la fête de démontage l’amie qui nous hébergeait est venue, avec son copain et cinq amis cariocas. C’était la première fois qu’ils montaient cette colline, pour certains la première fois qu’ils entraient dans une favela. Ils en étaient ravis et se sont arrêtés dans l’éprouvante (qui plus est lorsqu’on n’y est pas habitué) montée déguster un « Assaï » (glace fruitée) que nous leur avons recommandé. Ils n’ont que peu échangé avec les habitants toutefois cette coprésence était déjà un bon résultat. De proche en proche, nous espérons qu’il participe à un affaissement de la stigmatisation de la communauté. Nos deux volontaires sont présentes à la fête, l’une se fait coiffer par les adolescentes de la place, l’autre est revenue avec sa mère, déjà présente le 1er jour par la curiosité de connaître pour la première fois une favela. Elle nous confie être frappée par les déchets le 1er jour et par la transformation du lieu lors de la fête où elle danse avec les voisins.
C’est notre amie deTijuca qui remarque un détail lors de la fête. Un homme que l’on pensait policier du fait de son uniforme et de son arme, ne l’est pas affirme-t-elle, car il porte le pantalon en dehors des bottes et son uniforme n’a pas de numéro. Qui plus est il participe au démontage en sortant son couteau, il plaisante avec les habitants..S’il n’est pas policier, c’est qu’il est trafiquant nous dit notre amie. Surpris, nous lui disons que la police est juste à côté, c’est incroyable qu’elle ne l’ait pas interpellé. La conclusion revient à la collusion entre la police et les trafiquants…Ces derniers seraient selon notre amie au courant et d’accords pour l’intervention, sans quoi celle-ci n’aurait pas pu avoir lieu. De la part des habitants, le sujet est esquivé. Un voisin nous répète que quelques mois auparavant il interdisait à son fils de jouer sur la place car les trafiquants de drogue profitaient de ces enfants jouant pour y mener leurs affaires discrètement. Mais lors de la fête de démontage il était présent sur la place avec son fils jouant librement.
Lors de la fête de démontage nous voyons pour la première fois sur la place une autre catégorie de voisins, « ceux de derrière ». Plus pauvres, vivant dans des habitats légers (cabanes en bois principalement) sans travail ni salaire et portées sur la boisson selon ce père qui s’en distingue clairement, ils viennent se mélanger aux autres durant la fête.

Conclusion
Comme à Brasilândia, l’environnement auto-construit et communautaire donne lieu à un dense réseau en fil rapidement créé sur un site ouvert de taille réduite ne craignant pas les voitures, où les passants sont tous ou presque des habitants. La forte interconnaissance donne des entrecroisements de fils. Le soin collectif de l’espace amène les adultes la nuit à élever le niveau des fils. L’inventivité d’enfants habitués à fabriquer des jeux à partir de matériaux de récupération a donné lieu à de nouveaux usages du fil et des sculptures. Les adultes ne sont pas en reste : un « conseil de voisines » réuni plusieurs fois sur la place décide de fabriquer des sapins de noël à partir de bouteilles plastiques. Le président de l’association venu pour la fête de démontage et une des voisines relancent leur projet de jeux pour enfants sur le site, récupération de l’espace public amorcée par le réseau en fil.
La venue de volontaires et d’invités extérieurs à la communauté permet des rencontres et remises en question des préjugés dans une société brésilienne fragmentée. En tant que collectif MASI, notre position d’intervenants blancs n’est pas neutre, notre présence quotidienne même dans la favela participe à réaliser la mixité et le brassage social que nous souhaitons impulser sur le site le temps de l’intervention, et après.
Notre partenaire dit que la communauté est habituée de recevoir des projets venant de l’extérieur, projets structurés en amont appliqués dans la communauté. Selon lui, inspiré par la favela Vidigal et ses nombreux projets culturels, c’est différent et plus riche quand le projet se forme sur place, tel le réseau en fil. Il nous attend pour la deuxième édition et les voisins nous proposent de nous accueillir chez eux la prochaine fois.

22 novembre 2018, Babilônia, Rio de Janeiro – 1er jour du Réseau en fil
23 novembre 2018, Babilônia, Rio de Janeiro – 2ème jour du Réseau en fil
24 novembre 2018, Babilônia, Rio de Janeiro – 3ème jour du Réseau en fil
25 novembre 2018, Babilônia, Rio de Janeiro – 4ème jour du Réseau en fil
26 novembre 2018, Babilônia, Rio de Janeiro – 5ème jour du Réseau en fil
27 novembre 2018, Babilônia, Rio de Janeiro – 6ème jour du Réseau en fil
28 novembre 2018, Babilônia, Rio de Janeiro – 7ème jour du Réseau en fil
29 novembre 2018, Babilônia, Rio de Janeiro – 8ème jour du Réseau en fil
30 novembre 2018, Babilônia, Rio de Janeiro – 9ème et dernier jour du Réseau en fil
Vidéos, articles, inspirations
Vidéos à retrouver sur notre chaîne Vimeo : https://vimeo.com/collectifmasi2
Article (en anglais) sur Lina Bo Bardi dont est issue la citation en exergue : https://placesjournal.org/article/lina-bo-bardi-and-the-architecture-of-everyday-culture/
Morceau « A Novidade », de Gilberto Gil : https://www.youtube.com/watch?v=F9NNawUy7Do