Notre récit est articulé aux quatre vidéos suivantes, qu’il complète.
I Assemblage de matériaux et histoires / https://youtu.be/YVZPHLnEGqI

II L’école comme cabane commune ouverte au public / https://youtu.be/ZaJCARoeOSk

III Dedans-Dehors / https://youtu.be/0r9oU-nV2ls

IV Gestes et réseau en fil imaginaire / https://youtu.be/w345u7WhK2E

Venant de contextes lointains de Pouillenay, nous avons cherché en permanence à emmener les élèves dans notre imaginaire et vice-versa. Les canaux de transmission ont été multipliés et les casquettes portées par les élèves-artistes, multiples
I. Assemblage de matériaux et histoires
Ashley, une des créatrices de la Planète douche : « Comme quoi on peut faire plusieurs choses avec rien ».
Pablo Picasso : « Dans chaque enfant il y a un artiste. Le problème est de savoir comment rester un artiste en grandissant. »
La découverte des matériaux
Au programme dès notre arrivée sur le territoire début février : récolter des matériaux et pour nos maquettes et pour les élèves. Avec l’accord de la Communauté de communes à Venarey-les-Laumes et de la Mairie de Semur-en-Auxois, nous allons chiner dans les deux déchèteries, avec celui des gardiens Simon peut descendre dans la benne dénicher les métaux et plastiques colorés qui nous tapent à l’oeil. Tiens, un volant rouge ! Au détour du chemin une usine brique-toits pointus se dresse, « Socometal » dit le fronton. Stop. Entrons.

« -Nous cherchons des matériaux pour un projet artistique avec les élèves de CM1-CM2 de l’école de Pouillenay, peut-être avez-vous des chutes et rebuts à nous offrir ?
– Un projet avec les enfants…Venez voir. C’est dommage vous seriez venus la semaine dernière elles étaient pleines. »
Les deux bennes regorgent de bobines de fil de cuivre nues (!), de ferraille lourde géométrique, de gros boulons et fine dentelle métallique ! Faisons le plein. Remercions, nous reviendrons.
Sur le retour, nouveau stop imprévu, un hangar et un terrain surchargé de matériaux divers du bâtiment, Simon demande à Alain la girouette, l’usagé long conduit de cheminée, etc. Cadeau !
Déchargement pour l’instant de tout ce bric à brac dans le préau de l’école vide, les élèves sont en vacances.
7 mois plus tard, le 5 octobre 2020

Nous insufflons un courant d’art dans la salle de classe qui circule parmi les élèves à la curiosité piquée depuis trois jours par leurs homologues latino-américains. La classe donne sous le préau, le courant d’art s’engouffre dehors. Les enfants enfilent leurs gants flambants neufs, se lit le sentiment d’une aventure qui commence. Selon notre habitude depuis l’Amérique latine, une caméra tourne parmi les enfants. Signe distinctif, seul le photographe pouvait enlever ses gants, qu’il confiait au photographe précédent.
Dehors, les élèves lisent deux panneaux : « Atelier fabrication » (responsables : Madlen et Simon) et « Atelier création » (responsables les élèves-artistes).

Nettoyés, désinfectés mais ni repeints ni liftés, bruts, les matériaux sont disposés sur une bande centrale séparant les deux groupes de 10 élèves. Nous-mêmes à ce moment-là sommes des boules d’appréhension, nous craignons que les enfants ne soient pas attirés par ces matériaux étranges, cassés, ou au contraire qu’ils se disputent pour le volant rouge et autres pépites, qu’ils se blessent… Simon s’imagine dans un western, un regard avec Madlen fera office de coup de sifflet. La maîtresse veille. Répétons « On ne court pas, on ne se bat pas, on travaille en groupe ».
FEU !
Elles et ils s’emparent alors des matériaux avec frénésie et respect. Au fur et à mesure que le stock général disparaît, les élèves se mettent au troc de matériaux ! Bout de bois contre petit seau, pièce de douche contre bassine…
[Voir vidéo I : https://youtu.be/YVZPHLnEGqI]
Nous ressentons une joie intense. S’ensuit l’irruption des sculptures-bobines, créées en trois jours par les élèves-artistes. Jusqu’à présent, les matériaux c’était notre affaire, puis les acteurs locaux s’exprimaient avec les fils. C’est la première fois que nous partageons ainsi l’acte de création, que nous offrons notre protocole des sculptures-bobines à la créativité des enfants, ce qui nous lie fortement avec eux.
Travaillant en duo, sans avoir fait d’école d’art, nous partageons la recherche d’assemblages concordants de matériaux hétéroclites, comme lors des « Maquettes par coeurs » fidèles à nos souvenirs et à nos désirs.
Artistes ou « Maîtres ignorants »
Artistes à la philosophie de « Maîtres ignorants » (Rancière, 1987), nous considérons les élèves comme des artistes dont nous avons beaucoup à apprendre. Sous le préau, dans leur atelier-cabane, chaque groupe d’élève-artiste se prête au jeu de l’entretien face à la caméra, où il nous raconte la vie de sa création.
[Voir vidéo I https://youtu.be/YVZPHLnEGqI]
Dressons la typologie des différentes méthodes de création des élèves, afin de mieux comprendre nos propres réalisations :
L’objectif : « On va faire une trottinette » et le duo Manon-Elinor s’y attèle, cherchant les matériaux correspondants. Nous aidons pour la statique et le roulis, évoquant notre « Arme de paix », sculpture-bobine mobile du réseau en fil de Bogota.
La rencontre : « Oh tiens un tuyau de douche » et le groupe Keita-Ashley-Ilan-Mathias embraye sur la création d’une cabine de douche-cabane, agrégeant des matériaux hétéroclites et prenant une douche au milieu d’une boîte aux lettres, d’une palette, les pieds sur un carrelage fait de lattes de bois.
La question : « C’est quoi ça ? » le groupe des CM1 Romane, Salomé, Lia, Lucas B, Lucas M, Emma, Camille, Stella assemble des matériaux qui leur plaisent et cherchent ensuite à quoi peut ressembler leur sculpture, nommée tour à tour éléphant, bombe, grenade.
Le quatuor Tom-Pauline-Léo-Amaury part également d’un volant de cimenteuse, qu’il commence par mettre au sol puis imagine des roulettes, un axe pour une puis deux bobines…
Le désir in situ : « J’aime être seule ici » Romane crée sa cabane in situ entre deux baby-foot, utilisant leurs manchettes comme poutres.
Avec le déplacement des sculptures-bobines se diffuse l’esprit de jeu dans différents espaces de l’école, comme transformée en cabane commune.
II. l’ecole comme cabane commune ouverte au public
Lors de la création du réseau en fil, le rôle des espaces change, n’étant plus seulement pratique et routinisé : dans les toilettes, Tom et Cléa glissent le fil de cabine en cabine, Cléa et Lia de robinet en robinet.
Debout sur une table au milieu de la classe, Amaury noue un fil au plafond. Tant les enfants sont absorbés au point que Romane oublie la présence de Madlen face à elle et lui lance « Tu es un ninja! ».
[Voir vidéo II https://youtu.be/ZaJCARoeOSk ]
Le groupe-classe a ainsi réussi à s’exprimer avec les fils, poursuivant son œuvre collective en perpétuelle transformation tels ces fils de l’ « escape game » sans cesse descendus, remontés, déplacés…Si les sculptures-bobines ont été créées en groupe séparés avec échange de matériaux entre eux, le réseau en fil marque la mise en commun de l’oeuvre. Où toutes les sculptures appartiennent à tous les élèves qui sont libres de dérouler les fils. Cela dit l’optique de l’oeuvre collective n’est pas immédiatement acceptée, comme lorsque Romane crie « C’est. Ma. Bo. Bine ! ». Madlen lui explique qu’une fois installée la sculpture-bobine et son fil appartiennent à toutes et à tous, Romane comprend et s’ouvre.
Ce passage de l’individuel au collectif est matérialisé par les dessins des réseaux en fil imaginés dans le village, qui sont suspendus aux fils dans toute l’école en compagnie de photographies du processus de création des sculptures-bobines que nous avons imprimées. Par exemple devant la Planète douche on trouve des photographies de la création de la grenade et des dessins des créateurs de la Trotta-bobina.
Unissant le réseau en fil de Pouillenay avec les réseaux en fil latino-américains, nous imprimons une sélection de photos que les élèves accrochent également aux fils. Ils sont ainsi mis nez à nez avec des enfants participant au même projet à l’autre bout du monde.
Le terrain est prêt pour l’exposition du dernier jour où les parents sont invités et se font guider.
Le sérieux qu’on avait au jeu
Les élèves se donnent en spectacle sur les scènes qu’ils ont créées avec leurs sculptures et les fils. Sur le terrain de sport, Stella, Cléa et Camille répètent devant la Grenade et les élèves des classes inférieures. Puis elles donnent leur reprise chantée, mimée et dansée de Louane, Si t’étais là, sur la « Planète douche », l’émotion est palpable chez les camarades et parents. Concert final de Salomé à l’accordéon, son premier devant un « vrai public » nous confie-t-elle, et c’est loin d’être la seule à vaincre sa timidité (palpable par les nombreux regards caméra) ce jour-là. Elle joue quelques notes, des complices se risquent à quelques pas de danse avec les fils.
[Voir vidéo II : https://youtu.be/ZaJCARoeOSk]
Si le « game » de la création du réseau en fil a une dimension organisée, protocolaire, qui lui permet d’être transmis et partagé, observer son passage de la chambre à coucher ainsi à l’espace de l’école par les enfants nous laisse voir qu’il suscite une infinité de variations et qu’il pourrait répondre au besoin essentiel de jouer entendu comme un acte créateur (« playing », cf Winnicott, Jeu et réalité).
Les élèves avaient envisagé les premiers jours de donner un théâtre d’ombres, inspiré par notre vidéo « Le réseau en fil dans la chambre » réalisé durant le confinement dans le cadre des « Tutos » des Ateliers Médicis. Avant l’école, nous expérimentions la plasticité du protocole du réseau en fil, capable alors de transformer une chambre à coucher en scène de théâtre d’ombres. Notre pièce « 1,2,3, Nous irons… » imagine la rencontre de trois personnes confinées à leur fenêtre. Elles en viennent à s’unir par des fils tendus de fenêtre à fenêtre et de balcon à balcon. La musique des Tutos puis de toutes les vidéos documentant la résidence a été composée dans notre gîte atelier par Paul Hazan, immergé dans nos récits pendant une « résidence dans la résidence » d’une semaine à la veille du confinement.
En somme le confinement décala la focale sur les liens etre l’espace privé, domestique, et le « dehors » au sens de l’espace public mais aussi de l’imaginaire.
III. DEDANS – dehors
Vidéo III : https://youtu.be/ZaJCARoeOSk
La série des Tutos « Fil et bobine » s’achève par le lancer du fil par la fenêtre, fil auquel les voisins greffent le leur dans notre cour commune. Ils envoient des photos à d’autres voisins qui réalisent un réseau en fil dans la leur. Alors à notre retour en octobre à Pouillenay, nous ne nous sommes pas contentés de transposer le protocole du réseau en fil dans l’école, et avons cherché à rallier l’espace public.
Deux groupes ont créé des sculptures-bobines mobiles, nous avons alors proposé aux élèves-artistes de faire rouler la Trotta-bobina et le Tourne-tourne à roulettes de chez eux vers l’école.

Elinor nous glisse alors de venir voir son père à la sortie pour arranger la chose. Jérôme Laureau, peintre et musicien punk reconnu, nous invite dans sa maison-cabane-atelier à Lantilly (10 km de Pouillenay). Le lendemain, Elinor déroule puis rembobine le fil depuis l’atelier jusqu’à la rue, jusqu’à la place du village, avec son frère et sa sœur. Nous restons pour la soupe et reviendrons boire un thé le jour de notre départ de Pouillenay. Jérôme Laureau vient à l’exposition dans l’école le dernier jour et nous félicite « ça a de la gueule, bravo ».
Le contraste entre un intérieur d’artiste singulier et chaleureux et un espace public de carte postale vide est saisissant. Il se retrouve à Pouillenay même, où avec l’accord final du maire les sculptures-bobines des élèves sont sorties et installées sur la place du Macarena, hôtel-restaurant au centre du village. Nous installons également les pancartes explicatives créées par les enfants à l’aide de fil. Un café et un chocolat chaud nous permettent d’annoncer l’exposition au personnel de l’établissement qui, surpris, nous assure qu’il passera le message.
Pour passer le message, nous pouvons compter sur Maxence (ancien CM2 participant au projet l’année passée). Il vient sur la place et nous lui proposons une performance avec le « Tourne-tourne à roulettes ». Son but : l’arrêt de bus d’où il va chaque matin au collège.
A le voir et à entendre le roulis bruyant de son passage, nous pensons à Francis Alÿs traînant son chien-aimant à Mexico (The Collector). Le sol défile au fil de la bobine qui se déroule, une ou deux voitures passent autour du rond-point autour duquel tourne le tourne-tourne à roulettes. Maxence rencontre Salomé et Charlie. Il leur laisse la laisse. Il replonge dans sa joie de la veille sur le terrain de sport comme dans un rêve. La nuit tombe, les cloches de l’église et l’heure du départ sonnent. Le « Tourne-tourne à roulettes » s’immisce dans notre coffre et file avec nous sur la route. Destination universelle : le sol. Il va arpenter avec nous d’autres territoires, d’autres trottoirs.
La résidence nous a permis de continuer à déplacer notre regard de scénographes urbains sur les éléments les plus triviaux comme le trottoir, une poubelle ou un banc, d’allier détournement d’usage, de signification et d’image. Nous filons les métaphores de ville en ville dans un « dictionnaire désordonnaire de métaphores filaires extraordinaires » que Tham Yen Linh, artiste, illustre. Lors d’une des discussions sur les usages du fil, Camille pense à une perruque pour les personnes atteintes de cancer.
La résidence et son contexte unique nous a amenés de l’espace public vers l’imaginaire, y compris dans la transmission avec les élèves déconfinés privés de réseau en fil.
Notre relation avec la classe de CM1-CM2 2019-2020 s’est tissée à distance, avec deux volets d’invitation à création transmises. Le premier anticipait la création du futur réseau en fil (création de bobines de fil), le second ouvrait les enfants à notre imaginaire, il s’agissait de dessiner un fil passant par sa fenêtre. Salomé le fait passer par l’aile d’un avion.
Notre imaginaire est également façonné par notre expériences des réseaux en fil en Amérique latine, que nous partaegons au terme du confinement.
Ecole de Pouillenay, le 12 juin 2020
Porte de la classe franchie, face à un petit groupe de 10 élèves le « vrai » travail peut commencer. Distribution de cornet [photo de Pouillenay – pastel – fil], tables en U [à 1m de distance], déroulement de l’écran de projection : nous avons leur attention.
Les élèves s’emparent de leurs fils, issus des 10 réseaux en fil réalisés en un an, se lèvent et se présentent un à un puis tous ensemble par le geste. S’ensuit la projection de vidéos activée par un jeu pour se sentir proche de personnes de leurs âges qui se trouvent à l’autre bout du monde : les élèves observent et essayent de reproduire des gestes.
Les vidéos captivent et les gestes sortent, fil latino-américain à la main. Par analogie avec le lancer du fil par la fenêtre, les gestes des enfants sont aussi des « gestes traits-d’union » ici avec l’autre bout du monde. D’ailleurs, le « lancer de fil » rencontre un franc succès, il est beaucoup reproduit.
Echauffement fini, passons à la reconnaissance du terrain. Où et comment pourrait avoir lieu l’hypothétique réseau en fil dans le village ? Les élèves se penchent sur les photos de Pouillenay, Simon lance l’énigme « Comment faire passer le fil par une cheminée ? ». Tracteurs, tyrolienne, panneau « rue barrée », les idées fusent pour transformer le village en terrain de jeu où tout est possible, surtout « faire disparaître les voitures » résume Madlen. Notre complicité avec les enfants est déjà palpable et en insistant, l’enseignante étant bien en retard sur le programme, nous verrons le groupe et quelques CM1 supplémentaires tous les jours, ne serait-ce qu’une demi-heure, jusqu’au 18 juin.
Scénarios imaginaires au fil de la fresque du couloir
Contrainte horaire, espace limité au couloir et au terrain de sport, contacts proscrits : il s’agit alors d’adapter le réseau en fil sur un territoire imaginaire : la fresque collective. Transmettant notre méthode des scénarios imaginaires, nous invitons les élèves à peupler la page blanche une page blanche de 700x150cm suivant le mur courbe qui donne sur la sortie de secours. D’abord, une ligne chacun, qui incarne au départ leur trajet quotidien à travers le village pour venir à l’école et se transforme vite en montagnes russes. Puis des dessins des rencontres faites sur son chemin, notamment les sphères de Valparaiso et de nombreux danseurs…
Madlen a l’idée d’inviter les élèves-conteurs à coller les fils latino-américains et à écrire leur provenance au milieu des fils traversant Pouillenay et ses environs. Partant de leurs trajets quotidiens, suivant leurs fils du doigt, ils nous content leurs aventures de réseaux en fil imaginaires qui ne connaissent pas de frontière.
[Voir vidéo III https://youtu.be/0r9oU-nV2ls]
17 juin 2020 : le fil a disparu.
Pour la dernière séance avant notre départ, nous sortons avec les élèves sur le terrain de sport de l’école. Il fait beau, ils sont contents. Un peu de musique s’entend.

Le protocole sanitaire ne proscrit plus les contacts physiques entre les élèves, mais cette fois nous n’avons pas apporté de fil. Nous amenons les enfants à reprendre face caméra les gestes qu’ils ont retenus des vidéos des réseaux en fil d’Amérique latine. Puis en groupe ils jouent des scènes, certains font les photographes avec leur bouteille d’eau, d’autres s’assoient dos à dos, naît une fontaine.
Les scénarios imaginaires que nous cherchons depuis des mois, les enfants viennent d’en livrer l’incarnation : la danse du réseau en fil imaginaire.
Nous transmettrons la vidéo à l’illustratrice Nana Stepanian qui fera jaillir l’eau de la fontaine, prolongera les corps des enfants en palmiers et bancs… geste artistique trait-d’union.
« Entre les rives du même et de l’autre, l’homme est un pont », J.P. Vernant
Réseau en fil de l’école de Pouillenay (21)

















































