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« Pereira la Querendona, la Trasnochadora y la Morena » dicton populaire
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1/ Le réseau en fil en chiffres
2/ L’affiche du projet « Red de hilos en el parque Gaitan »
3/ L’article sur le projet « Le Réseau en fil du Parque Gaitan à Pereira »
4/Diaporama photo
5/ Liens externes : Vidéos, articles, inspirations…
Le réseau en fil en chiffres :
8 jours d’intervention entre le 30 janvier et le 6 février 2019
1 partenaire, l’Université catholique de Pereira, fournit 250 euros de budget
12 volontaires étudiants
6 sculptures-bobines avec en tout 2km de maille rouge et jaune enroulée comme du fil
15 interventions artistiques : 4 poètes, 5 musiciens et chanteurs, 2 graffeurs, 3 rappeurs et 1 danseur
2 conférences
L’affiche du projet Red de hilos en el parque Gaitan
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L’article Le réseau en fil du parc Gaitan, 30 janvier 2018 – 6 février 2019
Introduction
Le réseau en fil est un réseau international : lors de celui du Guatemala un groupe d’étudiants et professeurs d’architecture de Pereira en Colombie a participé, puis il nous a invité à venir le réaliser dans leur ville en partenariat avec leur université. Ce que nous avons fait sept mois plus tard, du 23 janvier au 6 février 2019.
La verdoyante Pereira est avec Manizalès et Armenia une des capitales de la région du café, région classée patrimoine mondial de l’UNESCO répètent fièrement les habitants. La ville n’a pour autant pas d’attraction touristique en son sein, le centre-ville est authentiquement populaire avec ses boutiques de vêtement bon marché, ses cafés et ses vendeurs ambulants. Au centre du « triangle d’or » colombien entre Bogota, Medellin et Cali, sa production industrielle et ses affaires prospèrent. Seulement cette richesse et ses maisons cossues s’expatrient du centre-ville vers la périphérie.
Nous observons un sentiment d’appartenance à leur ville chez les habitants, qui s’exprime par exemple dans la répétition du dicton « Pereira, la querendona, trasnochadora y morena ». « Querendona » peut être traduit par « tendre » ou « bienveillant » et traduit l’attitude des habitants de Pereira à l’égard des étrangers de passage, « trasnochadora » exprime la richesse de la vie nocturne, « morena » ou «mat» la chaleur du climat où l’on bronze. Comment le réseau en fil vérifie-t-il ce dicton ?

Le site
Inspirés par le réseau en fil auquel ils ont participé au Guatemala, nos deux professeurs partenaires ont choisi un site similaire bien que 3 fois plus grand : le parc Gaitan. Il partage avec le parc Santa Catalina sa position en centre-ville, son organisation avec des allées menant au centre où cette fois le buste est bien présent (il avait été volé au Guatemala), une végétation foisonnante entourée de rues. Ici le parc est fortement incliné, en pente des maisons jusqu’à l’hôpital en contrebas. Les deux parcs sont connus pour être des sites prisés par les drogués. Nuance importante, tandis qu’au Guatemala nous y avons fréquenté des adolescents sniffant une bouteille avec de l’eau de javel, hagards et muets, ici la drogue est la marijuana, et les drogués bruyants sont adolescents – l’après-midi, autant qu’adultes – le soir. Nombreux, chaque soir une vingtaine, ces « outsiders » (selon la définition de Goffman, déviants car consommateurs d’un produit étiqueté comme drogue) n’en sont pas sur tous les plans, nombreux ont fait des études (cuisine, communication visuelle…) et travaillent (professeure, avocat). Leur pratique commune de fumer de l’herbe les a amenés à se rencontrer dans le parc et depuis ils forment un groupe soudé avec qui nous avons beaucoup échangé. Ils s’identifient comme « bohèmes », nombreux en situation de précarité et quelques uns sont musiciens et poètes. D’autres « bohèmes » sont alcooliques et vivent dans le parc. Ils ont adopté deux chiens qu’ils partagent avec l’ensemble des usagers du parc, un vendeur d’un kiosque adjacent leur a construit une niche en bois. Les deux groupes partagent une mauvaise réputation auprès des voisins habitant autour du parc, qui le considèrent dangereux, nocif, pénible la nuit.
La police cependant laisse faire. Le commissariat général de la ville est situé au coin de la rue, les fumeurs se placent à leur angle mort et ne sont sauf exception pas dérangés pour fumer leur herbe. Au contraire au Guatemala nous n’observions aucune coprésence entre drogués et police.
Autre différence importante avec le parc guatémaltèque, la fréquentation est ici très importante, le parc n’est jamais vide. L’hôpital régional en face draine les familles des patients à patienter, dans le parc, et entre l’hôpital et le parc une rangée de commerçants ambulants leur offre café, sandwiches, snacks, jus de fruits frais…

Concept et objectif de l’intervention
Nous voulons travailler d’une part le stigmate vécu par les fumeurs de marijuana, et d’autre part l’attente subie par les proches de patients de l’hôpital. Pour cela l’objectif est de créer des rencontres entre ces deux catégories de personnes par la participation collective à la création du réseau en fil. Nous avons cherché à faire dialoguer ces différents usages du parc, en les y mettant au même niveau, afin que les fils soient comme des ponts entre eux.
Le dispositif cherche donc à contre-carrer la pente du parc, facteur de distance entre les groupes. Les trois séries de sculptures avec bobines et forme choisie pour attirer l’attention et donner une certaine homogénéité au dispositif, sont disposées en bas, au milieu et en haut du parc de façon à être à la même hauteur. Tandis que la rangée du bas est suspendue à 5mètres de hauteur, celle du milieu l’est à 2mètres 50 et celle du haut est au niveau du sol.
L’effet obtenu est aussi une visibilité attirant l’attention depuis l’extérieur du parc.

Le fil choisi se présente enroulé comme une sorte de ruban de largeur 1,5cm. En réalité c’est un filet extensif, une fine maille, des fils en réseau : déroulé, il créera donc un réseau en fil de réseau en fil, référence au fait que cette intervention est issue d’un réseau en fil préexistant au Guatemala. Fort, ce résultat d’une mise en réseau des interventions était déjà amorcé par des contacts et recommandations que l’on nous a données lors d’un réseau en fil pour le suivant.
Les sculptures sont réalisées à partir de matériaux récupérés dans l’université catholique, assemblés et soudés dans l’atelier de design.

Mobilisés par leur présence au Guatemala, par leurs professeurs et notre présentation, une dizaine de volontaires étudiants en architecture participe à la fabrication des bobines. Ils nous apprennent que le rouge et le jaune choisis sont les couleurs de Pereira. Ils se rendent sur le site pour procéder à des observations et entretiens préliminaires, et s’inscrivent pour venir documenter l’expérimentation les jours suivants ainsi qu’apporter une touche artistique quelle qu’elle soit.
Expérimentation et animation artistique entre jour et nuit
Le premier jour, peu de personnes participent, nos invitations reçoivent des réponses timides les personnes autour intriguées ne franchissent pas le pas. C’est un groupe d’adolescents enfumés qui manifeste le plus grand intérêt et réalise de nombreuses acrobaties et connexions. A l’issue de ce festival, l’un nous demande de l’argent.

Première fois qu’une telle situation se présente. Nous refusons bien entendu et lui demandons pourquoi il pensait qu’il serait rétribué ainsi. Il ne répond pas et part. On nous a plusieurs fois dans diverses interventions demandé si nous étions payés, notre « non » en surprenait plus d’un. Le projet entend échapper autant que possible à l’emprise de la monétarisation de l’existence et dégager un espace de dons, une valeur humaine et non financière pour les acteurs d’un site et celui-ci.
Le deuxième jour au matin en arrivant dans le parc, quelle fut notre surprise : il était recouvert de fils, plus hauts les uns que les autres. Nous apprenons que le groupe des fumeurs s’est drôlement amusé. Le soir, il nous raconte avec entrain la veille. L’installation intriguait, a généré des hypothèses farfelues telles un réseau de communication avec les sculptures comme antennes, un rituel pour puiser l’énergie des arbres…Puis quelqu’un a lu l’affiche explicative en évidence sur un panneau au milieu du parc. Le mot s’est diffusé comme une traînée de poudre : n’importe qui peut participer ! Alors ces personnes toujours assises au même endroit du parc, à l’angle mort du policier de garde, se sont levées pour faire le tour du parc avec le fil, l’amarrant à un bout de bois pour le hisser à hauteur de fourche de branche, se le passant aux uns aux autres en riant…Le récit s’est fait exalté et collectif, nous faisant revivre cette folle soirée. Achevé, la conclusion est « cela fait longtemps que nous voulions organiser quelque chose de culturel dans le parc, merci de l’avoir fait ». Et les suggestions de participations se font nombreuses. Trois amis poètes veulent réciter les poèmes qu’ils accrocheront aux fils, un militant veut y diffuser des messages politiques, nombreux rebondissent sur cette idée nous réclamant le matériel, ce sera marqueurs et tissu plastique coloré, l’un musicien veut jouer lors de la fête de démontage, un graphiste veut réaliser et diffuser une affiche pour le réseau en fil…Pendant ce temps, un groupe à l’étage plus haut est en train d’orner la sculpture à leurs pieds avec ses fils jaunes, créant un soleil brillant au milieu de la nuit.
Les jours suivants, fils et messages poussent dans le parc, dans toutes les directions sémantiques et spatiales. La requête de pouvoir écrire et suspendre son écrit aux fils émerge du groupe de fumeurs nocturnes, ils continuent de participer spontanément ensuite, non en accrochant de nouveaux fils – il n’en reste plus beaucoup dès le 3ème jour – mais en accrochant poèmes, déclarations politiques ou d’amour, sentences libres…Un des poètes, aussi éditeur, ôte les pages d’un livre imprimé à l’envers pour partager ses poèmes avec les passants. Son amie nous fait une lecture de ses poèmes choisis au clair de lune.

L’animation artistique dans le parc se rencontre plutôt la nuit. Dans notre optique de relier jour et nuit nous coordonnons des interventions artistiques, danse et concert, de jour. Les artistes sont des étudiants de l’université catholique volontaires. Troisième jour, le danseur Sebastian Lopez Vergara arrive, esquisse quelques mouvements entre les fils qu’il nourrit de nouveaux déroulements. Puis, aidé par ses deux amis étudiants, il se fabrique un masque de fil, s’enroule des fils autour des bras, des jambes, en fait un justaucorps. Durant ce processus s’approche un des premiers participants, drogué aux lunettes de soleil et doigts paralysés. Lorsque le danseur a fini d’enfiler son costume, il confie les trois extrémités des fils qui en sortent à ses deux amis et au drogué avec pour instruction de s’insérer dans la danse en jouant sur la tension de chaque fil. Il incarne lors une marionnette qui se libère par la danse, une danse justement pratiquée par des homosexuels américains entre les années 1960 et 1990, le « waacking » façon d’inverser le stigmate en s’affichant « violemment »(car la danse tient des mouvements amples, brusques, répétitifs, démonstratifs) comme homos. Un groupe d’ouvriers du chantier en face prend justement sa pause dans le parc à ce moment-là. Goguenards, ils viennent de s’emparer d’un fil et d’effectuer ensemble un grand trajet d’une part à l’autre du parc. Allongés dans l’herbe, légèrement moqueurs au cours de la préparation puis du départ de la danse, ils en sont ébahis à l’arrivée. Deux faits saillants, la rencontre et l’ouverture d’esprit des deux parties non habituées l’une à l’autre, d’autre part l’espace de « confort » créé par le réseau en fil ouvre à cette bienveillance et à ce qu’un danseur homosexuel puisse s’afficher comme tel. Exalté, il danse une deuxième fois, libre de fils, et comme la première fois l’attention des ouvriers et d’une poignée de passants est captivée.
Pris au jeu, de retour le soir, il crée une sorte de trône de fil par des connexions en rayon entre un banc et les poubelles métalliques adjacentes. Il sera aussi dansant pour la fête de démontage, nous y reviendrons.
Lors de la fin de la même après-midi, une volontaire étudiante en architecture vient s’asseoir sur un banc avec sa petite sœur et un ami musicien pour faire un trio chant-guitare-lyre. Ils chantent des reprises pop colombiennes. Comme avec le danseur, quelques passants s’arrêtent et un se glisse parmi eux pour entonner une chanson, pour les observer et aussi pour apparaître sur le plan filmé. Il s’agit d’un homme âgé de profession « vigilante » avec son sifflet, sa matraque en bois et son vélo les voisins le payent pour effectuer des rondes et dissuader voleurs de voiture et cambrioleurs.
Les musiciens et leurs amis le concert fini s’appliquent à tisser le réseau en fil. Rouge, jaune, rouge, jaune…

Pour la première fois lors d’un réseau en fil deux graffeurs, rencontrés dans le parc, performent une œuvre l’avant-dernier soir. Sur un « mur » en bois de 2,5m par 1,5m par 50cm de profondeur où ils ont déjà peint plusieurs fois des deux côtés, ils se placent de part et d’autre et peignent à la bombe. L’un son monstre-signature, l’autre ses doigts de la main croisés également signatures reliés au réseau en fil aux objectifs de rencontre et de solidarité. Le soir, le restaurant Semillas en face du parc accepte de garder l’oeuvre, qui rentre tout juste dans la cuisine, jusqu’à la fête du démontage du lendemain.
L’avant-dernier jour, le réseau en fil a été grandement saccagé. De nombreux fils et structures sont au sol abandonnés. Certainement, certains fils étaient légèrement trop bas, jusqu’à atteindre les têtes des plus grands. C’est la principale explication aux fils coupés laissés traîner au sol sur un site où l’intervention était particulièrement bien reçue. Fidèles à notre principe de ne pas nous-mêmes créer des connexions, nous avons invité les passants et un surtout nous a surpris par son énergie virevoltante de création du réseau en fil. Il nous confie, après avoir remonté tous les fils demeurés à terre, qu’enfant il était hyperactif.

Fête de démontage et scène ouverte
L’idée poussée par le groupe bohème / à l’angle mort de la police, est de mettre en place une scène ouverte où chaque usager de la place puisse « monter » (il n’y aura pas d’estrade) et partager son art.
Nous sollicitons l’Alliance française voisine pour un prêt de matériel sonore, le directeur accepte et nous avons de quoi sonoriser la place. Manque un micro, qu’une habituée du banc du parc nous amène chercher dans un café-poésie à 5mn à pied. Elle nous prête aussi une table de chez elle.
Au moment de s’installer, il pleut à torrents. Enceintes et consoles sous la table, étudiants et usagers du parc sous les arbres. Une vendeuse d’un kiosque côté hôpital part et revient en courant avec un barnum que nous plaçons sur la table. A ce moment arrive le jeune chef qui peut ainsi déposer matériel et ingrédients à l’abri.

En sus des habituels (bien que jamais pris pour acquis) dons des restaurants et commerces autour, ce jeune diplômé d’une école de cuisine, actuellement au chômage, est un habitué du parc. Dans une discussion avec lui quelques jours auparavant a émergé l’idée d’une cuisine et dégustation publiques lors de la fête de démontage. Son activité attire les passants, nombreux s’arrêtent et l’observent. D’autant que la scène improvisée à côté de lui voit défiler plusieurs artistes habitués du parc :
3 rappeurs
2 musiciens et chanteurs
2 poètes
1 danseur
Rencontré l’avant-veille et membre plus dilettant du groupe bohème, un artiste à de nombreuses facettes, réalisateur, acteur, chorégraphe…s’occupe durant toute la fête de filmer au plus près des acteurs, nous fournissant une vidéo de qualité professionnelle.
Plus haut, nous avons mentionné deux hommes « gardiens » du parc et des voitures alentour. Au fil de notre présence quotidienne nous avons beaucoup échangé avec l’un des deux. Il nous offre un polo, une bague…et sa reconnaissance.

Lors de la fête il nous aide à l’organisation, en particulier à la fin. La fête s’achève sur le démontage et la récupération des fils et des bobines-sculptures. Le gardien du parc s’implique pour défaire les nœuds des fils accrochés et les poser au sol près de la scène. Image forte des fils et des bobines-sculptures au sol, et de deux recycleurs qui les récupèrent. Finalement, le gardien du parc nous hèle un taxi et en referme gentiment la porte, façon de nous remercier pour le travail accompli, pour l’attention que nous lui avons portée, pour l’animation lors de la fête…
Conclusion
Invités par des professeurs ayant participé au réseau en fil au Guatemala, ils nous ont choisi un site analogue – petit parc en centre-ville – où les acteurs ont créé un réseau en fil bien développé. Les « outsiders » y jouant aussi un rôle important de déclencheur et de participation quotidienne jusqu’à la fête de démontage. Nous avons aussi eu une équipe de volontaires étudiants pour le montage, l’observation et des interventions artistiques. En cela la ville de Pereira a été « Querendona » soit tendre et bienveillante. « Trasnochadora » également, le réseau en fil a été révélé la première nuit par une initiative collective. « Morena » mat, brun, tropical son climat a donné lieu à une fête de démontage spéciale puisqu’elle a commencé par une pluie torrentielle. Comme à Sao Paulo où un voisin avait trouvé une grande bâche transparente, ici une vendeuse du parc a confié son kiosque à une étudiante pour courir chercher un petit barnum. Puis les talents des habitués du parc s’expriment, une fois de plus les ressources locales sont révélées par le réseau en fil qui les offre au public.

30 janvier 2019, Parque Gaitan, Pereira : 1er jour du réseau en fil
31 janvier 2019, Parque Gaitan, Pereira : 2ème jour du réseau en fil
1er février 2019, Parque Gaitan, Pereira : 3ème jour du réseau en fil
2 février 2019, Parque Gaitan, Pereira : 4ème jour du réseau en fil
3er février 2019, Parque Gaitan, Pereira : 5ème jour du réseau en fil
4 février 2019, Parque Gaitan, Pereira : 6ème jour du réseau en fil
5 février 2019, Parque Gaitan, Pereira : 7ème jour du réseau en fil
5/ Liens externes : Vidéos, articles, inspirations…
Les vidéos de l’intervention à Pereira sont sur Vimeo : https://vimeo.com/collectifmasi2
Voir par exemple l’épopée du 1er jour : https://vimeo.com/385027227
la danse du 3e jour : https://vimeo.com/388828859
le défilé « Red line » by Calvin Klein : https://vimeo.com/391569833
l’intervention poétique : https://vimeo.com/394432206