« Ce qui m’a donné à penser ce n’est pas tant comment les gens ont interagi avec le dispositif, mais comment ils n’ont pas interagi » Kevin Minott, volontaire pour le projet, étudiant et caméraman
« Ca m’a plu de transformer une simple intersection en une machine pour raconter des histoires » Daniel Montoya, volontaire pour le projet, étudiant et comédien
1/ Le réseau en fil en chiffres
2/ L’affiche du projet « Red de hilos en el Barrio Amon en San José »
3/ L’article sur le projet « Réseau en fil dans le quartier Amon de San José au Costa Rica
5/ Liens externes : Vidéos, radios, affiches…
Le réseau en fil en chiffres :
11 jours d’expérimentation entre le 28 juillet et le 7 août
1 partenaire, le TEC (Université Technologique du Costa Rica) qui finance les 180 euros de budget
1 sculpture métallique sur le toit du TEC avec 1 bobine enroulant 100 mètres de fils parisiens et 11 jouets en plastique (1 taureau, 1 assiette, 4 oeufs et 5 fruits)
12 bobines directement dans la rue sur arbres ou poteaux enroulant 1800 mètres de fil de résine costaricéen de 4 couleurs différentes, ornées de plus de 100 jouets en plastique et 60 feuilles de bananiers
5 rues reliées par le réseau en fil
34 artistes du quartier interviennent et créent avec les fils, danse, théâtre, performance, musique, arts plastiques.
1 Conférence et 2 émissions de radio
L’affiche du projet « Red de hilos en el Barrio Amon »
L’article sur le projet « Réseau en fil dans le quartier Amon de San José au Costa Rica »
l’écueil des rues
San Jose, Costa Rica, deuxième étape d’Amérique Centrale après la ville de Guatemala pour le Collectif MASI formé de Madlen Anipsitaki, architecte et scénographe urbaine, et de Simon Riedler, sociologue, qui porte le projet «Un réseau en fil dans le tissu urbain ». Pour rappel, au Guatemala nous avions choisi un petit parc délabré du centre ville dangereux, que le réseau en fil avait enchanté en prenant la forme d’une toile d’araignée multicolore grâce à la forte participation de tous horizons, l’implication des voisins et de la municipalité a finalement permis un démontage festif. Éprouvante, l’expérience à San José a été différente de bout en bout : forme du réseau, participation, implication des voisins…pourquoi la décrire comme celle de l’ « écueil des rues »
1/ Préparation
Le réseau en fil dans le barrio Amon
Notre partenaire local est le TEC, Tecnologico du Costa Rica, petit campus universitaire à dominante architecture, situé dans un des plus vieux quartiers de la ville, le «barrio Amon ». L’architecte qui nous accompagne est coordinateur du projet « Re-habitar » dans le quartier, en partenariat avec un département d’action sociale et culturelle du TEC et d’autres institutions (galerie d’art, hôtel, association de voisins, police). Dans ce micro-quartier, les habitations sont concentrées dans deux impasses et ne forment que 30 % du bâti, le reste étant partagé entre le TEC, des bureaux, des hôtels, restaurants et galeries. La nuit, travailleurs, étudiants, touristes cèdent la place à de nombreuses prostituées et drogués. Le projet Re-habitar vise à augmenter la part d’habitants du quartier pour résoudre ce problème nocturne. Logiquement, nous ont été proposés trois sites dans le quartier pour réaliser le réseau en fil.
Nous avons choisi le site le plus reculé, en contre-bas du quartier. Donnant sur le Zoo qui le délimite au Sud, l’avenida 11 a été la pierre angulaire du projet, avec deux avancées dans les rues 5 et 7 perpendiculaires. Nous l’avons préférée au jardin de l’Alliance Française, trop privé, et à l’allée du Centre de cinéma, trop proprette. D’un côté de la portion d’avenue retenue, une impasse résidentielle. A l’autre bout, un hôtel-casino-de passe. Contraste.
Concept de l’installation
Directement dans la rue, le projet du réseau en fil a pris le risque d’étendre la zone d’intervention, d’espacer donc les onze bobines d’une quinzaine de mètres l’une de l’autre. Ambitieux, nous espérons induire des connexions entre les différents espaces grâce à plusieurs fils colorés, entre le jour et la nuit, et entre les différents habitants, travailleurs, étudiants, passants, touristes, prostitués et drogués du quartier.
En particulier, nous comptions sur les étudiants du TEC pour nous aider comme volontaires et pour participer, nous avons donc placé la structure métallique sur le toit du TEC pour la rendre ostensible, avec une bobine dont le fil se déroule devant l’entrée.
Assumant et exploitant le fait d’intervenir dans la rue, nous avons élu des éléments existants, des poteaux de lampadaire ou de signalisation, et un arbre, comme supports pour les autres bobines.
Les bobines sont comme des personnages, naïves et toutes différentes. Le mélange des matériaux organiques, plastiques, métalliques qui les porte et les constituent préfigure le mélange des passants participants au réseau en fil. Leur plante-jupe change de forme et de couleur comme notre humeur selon le vent, le soleil, la pluie. Le fil les enrobe, robe que la main et l’imagination de plusieurs passants défont successivement leur faisant tourner la tête et les déshabillant peu à peu. Le fil devient ses doigts, au contact des corps vivants des passants ils s’élancent et tentent comme les passants timides et réservés de rejoindre la bobine suivante dans un jeu infantile et profond.
Le nom de la sculpture est la suite du vers initié par la sculpture du Guatemala, « Yo pienso en ti » (« Je pense à toi »), c’est « Tu vives en mi mente » (« Tu vis dans mon esprit ») avec un personnage métallique suspendu qui vit en elle. Elle marque la continuité du projet tel un phare pour les bobines-bâteaux de différents horizons. En ce sens, elle accueille une bobine aux fils de Paris et du Guatemala. Elle rapproche aussi des contraires, le métal et le plastique qui la forment, métaphore de l’objectif de brassage social du projet de réseau en fil.

Choix des matériaux :
Pour répondre à nos critères de fabrication locale, de visibilité et de couleurs, nous avons élu un fil de résine de 4mm d’épaisseur acheté en bleu turquoise, bleu foncé, jaune et rouge. Dans la même optique nous avons orné le haut des bobines de matériaux plastiques populaires trouvés au marché, des fruits, des œufs et des animaux. Le bas des bobines est végétal, composé par des feuilles de bananiers couramment utilisées pour emballer la nourriture- ici indirectement les fruits en plastique. Pour assurer la stabilité des bobines sur leur axe-poteau (et arbre), nous avons récupéré dans le garage-stockage de l’Université des bandes de plastique rigides. Tous les métaux de la structure métallique viennent de là aussi. Enfin, en guise de tube des bobines, des tubes de PVC étant impossibles à utiliser, nous les avons remplacés par des matériaux ondulés(métal, plastiques rouge et transparent). Nous avons utilisé du fil de fer pour assembler les divers éléments des bobines.
La préparation a pris fin le vendredi 27 juillet à 23h. Quasiment sans volontaires étudiants, elle a été plus longue que prévue. La fin de l’installation était tendue, notre volontaire ami d’ami nous pressant de partir car la zone était devenue vide, avec beaucoup de voitures de jeunes aux regards insistants, une prostituée au coin de la rue. Nous avons laissé les bobines complètement enroulées jusqu’au lendemain matin, début de l’expérimentation.
2/ Expérimentation
Disparitions
Arrivant sur le site le samedi 28 juillet, surprise ! les fils et les ornements plastiques de trois bobines manquent. Ils ont été volés pendant la nuit. La dualité du quartier décrite par les porteurs du projet Re-habitar est vérifiée. Nous remarquons aussi que quelqu’un n’a retiré qu’un fruit de chaque bobine. Le lendemain, nouvelle surprise, deux nouvelles bobines manquent à l’appel. Il n’y a plus eu de vols de bobines, mais à plusieurs reprises des fils déroulés pendant la journée ont disparu la nuit. Et les ornements plastiques ont continué à disparaître petit à petit.
Par exemple, le premier dimanche est un jour ensoleillé, les passants ralentissent l’allure et nombreux participent. Le matin, Jimmy décide de relier la bobine à sa maison située à une centaine de mètres plus haut. Il déroule son stock de fil et part à l’aventure. Il traverse une, deux, puis trois rues en maintenant le fil au ras du sol. Il ne parvient pas jusqu’à sa maison mais ravi par l’expérience nous invite pour un rafraîchissement dans son café-librairie qui vient d’ouvrir une salle dédiée à la littérature LGBTQ+.
Le lendemain, tout son trajet en fil a disparu.
Créations ponctuelles
Par conséquent, aussi parce que certaines bobines mal enroulées ne tournaient pas, le réseau en fil a gardé une forme ponctuelle autour des bobines restantes. Montées sur des panneaux de signalisation, certaines sont alors – logiquement – utilisées comme repère pour donner des indications de direction. A San José les noms de rues servent peu, on nous indique le chemin en comptant des « quadras » – intersections. Ces 6 bobines-repères ont toutes eu des comportements différents, révélant en dix jours l’extrême variété du micro-quartier :
« Étoile filante » jaune, d’où Jimmy est parti. Située devant une maison verte classée patrimoine historique avec gardiennage, sa grille a abrité au fil des jours de plus en plus de trajets de quelques mètres depuis la bobine.
« Choyée » bleue, à l’angle de l’impasse résidentielle, où une certaine convivialité s’est développée. Par exemple le même jour que Jimmy, un couple de soixantenaires, leur fille et leur beau-fils, vivant dans l’impasse passe par le réseau en fil, et participent ensemble. Ensemble avec le père qui se distingue en créant une chaîne d’anneaux avec le fil et envisage de créer un hamac.
« Artiste en résidence » rouge, sur la terrasse de la galerie Teoretica. Elle est peu déroulée par les passants, les artistes en résidence ou les employées de la galerie. Une voisine y accroche des ballons de baudruche et manifeste son désir festif de sortie de routine.
« Discorde » jaune, devant le restaurant/galerie Talentum. Dès le lundi 30 juillet, Meïra, cadre de la galerie, décide d’accrocher, à la fenêtre de son bureau, un fil qui traverse la grille jusqu’à l’arbre où est positionnée la bobine. Incursion à travers une grille, cette initiative n’a pas non plus conduit à un passage du fil à l’intérieur de la galerie. Elle a tout de même initié de nombreux trajets du fil jaune. Le lendemain, la même Meïra nous a invités pour participer à l’inauguration d’une exposition de photographies prises par des personnes aux capacités différentes aussi présentes à cette inauguration. Ensuite elle a conduit le groupe dehors, vers le fil jaune, et leur a suggéré de tresser la grille avec. Nous avons alors remarqué que chacun leur tour ils ont tous effectué un tressage différent. Pendant ce temps-là, à l’autre bobine jaune qui fait face à une autre grille, les passants que nous invitons à accrocher le fil où ils le souhaitent ont fait preuve d’un mimétisme confondant en l’accrochant presque tous depuis la bobine à une barreau de la grille.
Le lendemain 2 août le propriétaire du restaurant dont la fresque ci-dessus occupait la grille nous a sommé de tout enlever, et à nos tentatives de dialogue n’a répondu que par une colère sourde-muette ; pour nous cette décision est vécue comme une mise au ban renforçant l’exclusion dont les artistes « spéciaux » souffrent déjà. Larmes.
« Avant-arrière-avant » bleue à la trajectoire différente, avec un premier mouvement de déroulement qui est rétracté pendant la nuit pour un retour en arrière, à l’ « avant » déroulement. Presque face à elle au milieu de l’avenida 11, deux autres bobines suscitent une participation de jour et la nuit le fil déroulé est soit enlevé, coupé, volé, le réseau ne peut se développer. Porte de garage d’un côté, fenêtre privée au propriétaire en colère de l’autre, les obstacles font légion.
« Timide » rouge, pourtant protégée par l’hôtel-casino face auquel nous l’avons placée, elle est restée quasiment intacte. Nous invitions les gens, tous ou presque refusaient de participer. Nous avons interprété cela par la position de la bobine : à un croisement très « passant pressé » et devant une terrasse, potentiel facteur de gêne et timidité à participer. Exception qui confirme la règle, ce touriste texan dînant en terrasse engageant la conversation et curieux de notre technique d’abordage, de notre « pitch » pour communiquer le projet en 7 secondes, selon lui durée d’attention du passant pressé. Il accepte ensuite de participer à ce qu’il considère une bonne idée « you want to make a change ».
Cette discussion résonne avec la difficulté de faire participer les passants, en plus de celle d’unir les bobines.
Une participation faible
Pour préciser ce que l’on entend par « participation faible » voici une typologie des réactions observées chez une personne passant sur le site du projet.
Catégories de réactions à notre invitation à participer :
-ne répond pas continue son pas pressé
– « gracias » continue son pas pressé
-ralentit, écoute à peine

-s’arrête, écoute, puis « pas le temps » ou « une prochaine fois » (aucune de ces personnes n’est revenue pour participer)
-s’arrête, écoute, demande «c’est pour quoi ? » ou « qu’est-ce que ça signifie ? », puis dit « merci je n’ai pas le temps »
-s’arrête, écoute, participe hésitant « qu’est ce que je dois faire ?», nous faisons alors une démonstration que la bobine tourne et insistons sur le libre-choix de l’endroit pour suspendre le fil
-s’arrête, écoute, et participe rapidement
Réactions notables des riverains à la présence des fils sur sa grille ou sa fenêtre : deux grandes colères, une invitation pour un café-biscuit.
Types de participation – step by step, style by style :
sur invitation :
-effectue avec le fil un court trajet, grande majorité
-effectue avec le fil un long trajet, petite minorité
-reproduit une connexion existante, très fréquent, cf. bobine jaune de la maison verte
-accroche le fil à un élément insolite (ni arbre ni grille ni poteau) par exemple une poubelle ou un compteur électrique
-avec le fil en hauteur, croise une rue, 2 fois (Crossing the street with a purpose)
-avec le fil à terre, croise une rue, 6 fois
sans invitation :
-vole une bobine, partie de bobine, du fil
-met à terre ou coupe un fil
-participe spontanément, 6 occurrences
-accroche spontanément des éléments aux fils, 2 fois
-récupération et restitution du fil volé par la police, par Carlos artiste de la rue.
De façon transversale ressort l’absence quasi-totale d’enfants sur le site, contrairement au Guatemala où ils ont été des acteurs majeurs du réseau en fil. Ce fait traduit la difficulté d’une intervention dans la rue pour susciter la participation d’enfants.
Appel à des « renforts » artistiques
Face à l’obstacle d’une participation faible à la réalisation d’un réseau en fil, nous avons initié un appel à des « renforts » artistiques. Le groupe de théâtre Agosto de l’université est venu faire une répétition-performance dans la rue à l’angle du réseau en fil à la tombée de la nuit. L’énergie déployée par le groupe de jeunes jouant avec les fils a transformé le réseau. Non seulement, évidemment, l’atmosphère, mais physiquement la forme du réseau a changé. Les acteurs ont éprouvé l’élasticité et la solidité des fils, déplacé des extrémités et ajouté d’autres…La toile d’araignée a gagné en souplesse ce qu’elle a perdu en ligne droite. Cela jusqu’au passage de notre fervent volontaire Roberto. Il a entrepris de retendre le réseau et de le mettre plus haut, traversant la rue pour « corriger » les fils accrochés par les voisins, et entrecroisant les fils pour retrouver l’effet toile d’araignée. Maestroberto
Changer la forme du réseau
Madlen écrit alors à son journal :
Métaphores, je vois partout des métaphores dans cette opération de San José.
Les fils des différentes couleurs sont comme des doigts de mains qui n’arrivent pas à se toucher, se mélanger. J’ai besoin de la force d’un danseur qui va remplir cette fois mon propre besoin de mélanger les couleurs. J’ai envie de crier de besoin. On cherche à comprendre les besoins des gens, mais moi aussi d’observatrice je deviens joueuse et mon besoin est d’intervenir avec une bobine vive, un danseur, une force extérieure pour unir ce qui ne s’unit pas et n’a aucune tendance à s’unir.
Alejandro O. Cano, ballerine que nous a présenté la professeure de danse de l’Université, a été emballé par le projet. Il n’est plus étudiant du TEC, il est danseur, acrobate, performeur sur échasses…Disponible tout le vendredi 3 août, il vient repérer les lieux le matin et se lance dans l’après-midi en partant du même coin que les comédiens. Nous l’invitons à former une bobine humaine reliant ce point aux deux autres qui remontent, à unir ces trois couleurs avec une quatrième turquoise. Nous avons relayé, par notre intermédiaire Fernando Vega, l’événement sur le « chat » des voisins, seulement un couple avec l’homme du hamac est venu observer le spectacle. Du côté des étudiants aussi l’événement a été communiqué, ce sont deux étudiants qui sont venus filmer avec nous, dont l’un était du groupe de théâtre performant quelques jours avant. Nous fixons avec Alejandro une performance avec d’autres danseurs, étudiants du TEC et leur professeure, pour le lundi et notre fête de démontage.

Entre-temps, le lendemain samedi 4 août, nous avons invité l’artiste Roberto Lizano et le Collectif de théâtre Hijas de Margarita à créer avec les fils. L’artiste est venu le matin. Il s’est placé devant une belle demeure abandonnée à la végétation abondante, entre la bobine jaune de la maison verte et la bobine rouge de la galerie Teoretica. Il y a créé « La pluie », une sorte de rideau en alignant des fils à la verticale. Il a aussi collé des découpages de papier aux formes rappelant celles des fenêtres de la maison. Il marque ainsi la présence et l’entrée de cette maison grâce à ce rideau de fil, et cherche à interrompre la routine du passage dans la rue en imposant cet « obstacle » rideau. Enchantés, nous sommes restés observer la création et l’intérêt des passants puis une fois le rideau tiré, le passage ou l’esquive des personnes sur ce bout de trottoir. En notre absence, le rideau a été détérioré à plusieurs reprises, marquant la difficulté d’exposer dans la rue et la violence que peut générer un « obstacle » au passage.

Le soir sont intervenues deux « filles de Marguerite » comédiennes. A l’autre bout du site, devant l’hôtel-casino, la bobine rouge n’est qu’à peine déroulée. Elles l’investissent en ramenant de nombreuses affaires de chez l’une d’entre elles – à 20 mètres même rue, même trottoir. Après avoir créé leurs lignes d’accrochage, elles suspendent déchets, dessins, partitions de musique, de façon à créer une fresque à partir des fils, affiches appelant à la fin des discriminations, et de la traite des êtres humains. Face à un hôtel connu comme repère de prostitution. Un couple de passants, activistes nicaraguayens les rejoint et accroche des messages de soutien à la lutte là-bas. L’oeuvre suscite une discussion animée bienveillante avec des clients et serveurs de l’hôtel, des passants…Juste après leur départ, une femme vient accrocher des affiches pour un festival de cinéma de défense des droits humains se déroulant en ce moment juste à côté.

Les « filles de Marguerite » sont revenues s’approprier l’espace du réseau en fil deux jours plus tard, avec une troisième comédienne elles ont joué sur la dualité du fil, qui unit et qui sépare les espaces. S’emprisonnant de fils, étirant les fils, funambules et acrobates, leur performance révèle aux passants de façon criante le processus de construction de limites individuelles, intimes segmentant l’espace public. Elles renvoient les passants à l’expression « marcher sur ses plate-bandes » en criant « tout ce que je demande c’est qu’on ne passe pas entre mes fils ».
3/ Restitution. Partition entre survivance du réseau et démontage festif
Fernando Vega nous a fait part du désir des habitants de la rotonde de préserver le réseau en fil de leur angle avec l’avenue. Pour la bobine rouge située plus haut devant la galerie Teoretica, nous avons proposé de le laisser et elles ont accepté. Plus haut, l’œuvre de Roberto Lizano demeure elle aussi, ainsi que celle des filles de Marguerite à l’autre bout, côté bobine rouge de l’hôtel-casino. Cette survivance du réseau a causé deux semaines plus tard la colère d’une voisine que l’une des filles de Marguerite nous a transmise, le réseau en fil ne fait pas l’unanimité.
Prévu samedi, nous avons décalé le démontage des autres bobines au lundi 6 août afin de réunir danseurs et accordéonistes et de leur donner un point de chute : le Sotano, maison de la culture alternative jouxtant le site du projet du côté de la bobine rouge de l’hôtel-casino. Le propriétaire et la gérante, quand nous leur avons décrit le projet, nous ont proposé de déplacer le réseau en fil jusqu’à leur lieu, à l’occasion de la scène ouverte du lundi.
Une procession étrange a glissé de l’angle de la rotonde jusqu’au Sotano (sous-sol en espagnol). Un danseur sur échasses et cinq bobines vivantes, danseurs empêtrés de fil allant jusqu’à se rouler par terre pour le transporter. La police assurait ses arrières avec une voiture balai. La liesse s’est poursuivie au Sotano où les bobines vivantes se sont déroulées dans le jardin rejointes par des personnes endiablées…

Notons donc que ce démontage vers un lieu à la marge du site du projet, selon ses tenanciers plutôt mal vu par les habitants et isolé dans l’ «alliance stratégique » du plan « quadrante » (pour quadra, bloc de maisons) de la police qui se veut de proximité, a été encadré par cette même police. La procession a de plus drainé le couple de voisins sexagénaires Fernando Vega et Gabriela Arias Vargas, qui regrettent l’absence quasi-totale des voisins dans la procession et dans la participation au projet en général. Un étudiant nous confie que les étudiants du TEC ne sortent de qu’en groupe de l’école et ne restent jamais profiter du quartier la nuit. Leur peur renforce ainsi la dualité jour/nuit du quartier. Elle est transcendée par les étudiants-danseurs et leur professeure.
En entretien, Fernando Vega explique qu’il connaît les numéros de téléphone de ses voisins depuis quatre ans avec la mise en place du « plan quadrante » et du chat whatsapp. Cependant il y a beaucoup plus d’observateurs que de participants, le chat de la sécurité n’étant utilisé que pour signaler un problème et celui entre voisins par des institutions pour annoncer un événement. L’association qu’il co-dirige pour le développement du quartier, organise de plus des rendez-vous « Connaissons-nous », sorties entre voisins qui cherchent à remédier à cette absence de lien social. Le projet du TEC « réhabitons» le quartier Amon va dans ce sens volontariste ; qui veut « récupérer » l’espace public assailli la nuit par les drogués et les prostitués…
Le projet de réseau en fil a subi ce conflit jour/nuit avec les vols de bobines la nuit, mais un fait intéressant est la récupération partielle du fil grâce d’une part à la police qui a interpellé un voleur, et d’autre part à un marginal, vivant de la vente d’objets comme des stylos dans la rue, qui en a récupéré par terre après le passage du voleur. Ce fait signale la possibilité qu’ouvre le réseau en fil d’une participation de toutes les franges sociales du quartier, d’autant que d’une part un policier a participé du côté de la bobine bleue de la rotonde et cet homme marginal a pris le temps de créer une œuvre et a participé ensuite à celle des filles de Marguerite à l’autre bout du site, côté bobine rouge de l’hôtel-casino.
Pour autant, nous étions présents sur le site de jour, non la nuit, du fait du danger présumé et répété du quartier la nuit. Nous n’avons donc pas pu créer des liens avec les drogués ou les prostituées qui investissaient le quartier, leur non-inclusion a peut-être conduit aux vols successifs d’un matériel qui a pu être perçu comme appartenant au « gens du jour ». Cela à la différence du Guatemala où la participation importante des marginaux a fait qu’ils ont pu « protéger » le réseau la nuit et que rien n’a été volé. Notre bonne relation avec la police et leur présence fréquente du fait de Fernando Vega a pu aussi jouer pour que les marginaux nous assimilent au côté de l’ordre..
Ce n’a pas été le cas par deux personnes qui ont manifesté une forte colère à cause des fils, qui créent désordre sur leur fenêtre ou leur grille.
Approfondissons le type de « désordre » qu’a créé le réseau en fil en subvertissant le sens des éléments urbains avec un Urban furnitour :
Poubelle : ses armatures servent à accrocher un ou plusieurs fils. On apporte des déchets de chez soi pour les suspendre à ces fils, comme s’ils surgissaient de son ventre. N’accepte pas les fils dans son ventre. Sa partie intérieure a été enlevée par un éboueur ignorant son caractère multiple et aveugle au tireur de fil voisin.
Camion poubelle : joue au projectile de lance pierre avec le fil suspendu 4mètres minimum au dessus de la route. Malencontreusement coupeur de ce fil un tantinet trop bas divisé en deux branches de saule pleureur de part et d’autre de la route.
Voiture stationnée : plongeoir pour pêcher un arbre avec un fil.
Arbre : poisson pêché depuis une voiture. Y grimper pour y accrocher un fil un tantinet trop bas pour le camion poubelle. A ses branches sont suspendues une banane en plastique pour des raisons écologiques et une carotte en plastique sans raison apparente. A son tronc s’enroule une bobine, il en devient l’axe central. Recueille une promesse de hamac non tenue.
Lampadaire : axe de bobine. Électrocute Madlen qui l’enlace pour élever le fil. Transforme les couleurs des fils.
Panneaux de signalisation ALTO : axe de bobine. Passage pour fils qui le contournent, certains s’y coincent et un seul le voit comme un tunnel et y pénètre.
Panneau avec nom de rue : axe de bobine. Son crochet au sommet fait le bonheur des tresseurs de fil tandis que son poteau rassemble différents fils.
Panneau HOTEL 5 MINUTES, plaque d’égout, compteur électrique, grilles de fenêtre de maison de jardin d’arbre : accueillent un ou plusieurs fils qui les enlacent, les embrassent les embouclent, s’en entichent pour une minute une heure un jour une semaine une éternité.

Mauvaise herbe : camouflage pour une bobine qui ne décolle pas
Homme : bobine vivante
Communication
Le TEC nous a invité à donner une conférence pour ses professeurs et étudiants sur le projet et la scénographie urbaine. Nous avons également participé à deux émissions de radio, une dans le cadre du « plan quadrante » entre la police et les voisins sur l’aspect de la mise en réseau des voisins par le projet, l’autre pour l’émission « entre espacios » sur l’urbanisme à San José.
Conclusion
« Ecueil des rues » signifie difficulté, péril et obstacle que le réseau en fil a affrontés à San Jose en osant investir la rue, dans un quartier où jour et nuit n’ont rien à voir. Les résultats sont contrastés entre une participation générale faible, des vols et démontages récurrents, et des apports artistiques importants. Nous avons cherché à analyser les ressorts de ces contrastes et les avons présentés dans cet article, prolongeant une réflexion entamée sur place à la radio à deux reprises et lors d’une conférence, mais aussi en entretiens avec de nombreux protagonistes du réseau en fil. Suite au « tremplin » du Guatemala, première intervention urbaine réjouissante, l’ « écueil » du Costa Rica nous a prouvé la flexibilité, la sensibilité du projet du réseau en fil dans le tissu urbain à son environnement et annonce des écarts immenses et des « ascenseurs émotionnels » pendant et entre chaque intervention…
Un outil de prospection architecturale et urbaine
Les développements précédents nous amènent, avec une responsable du projet « ré-habiter le quartier Amon », le résident du quartier depuis plus de 30 ans et vice-président de l’ « association pour la conservation et le développement du quartier Amon » et d’autres interlocuteurs, à conclure que le projet de réseau en fil révèle en deux semaines ce qu’une recherche de plusieurs années peine à cerner. La dualité du quartier entre jour et nuit, ses différences le long d’une même rue et entre ses perpendiculaires, la faible implication des acteurs malgré le volontarisme d’une « alliance stratégique » autour du projet « ré-habiter » et de l’association citée, ces éléments mis en évidence par le projet s’avèrent très utiles aux acteurs qui cherchent à lui donner un nouveau souffle. « Un réseau en fil dans le tissu urbain » en devient un outil de prospective et d’urbanisme pour le site sur lequel il intervient, ici le quartier Amon de San José, là le Parc Santa Catarina de la ville du Guatemala, ailleurs…
La valise à fil
La valise du collectif MASI ferme encore une fois. Nous avons enlevé des fils de Paris et du Guatemala pour les utiliser pour le réseau en fil au Costa Rica et nous avons ajouté des fils du Costa Rica. Cela devient une équation mathématique :
V = Volume de la Valise du réseau en fil
Dans la valise, il y a avant le Costa Rica : V=p+g
Avec p = fils du réseau parisien
g = fils du réseau guatémaltèque
Après le Costa Rica, nous emportons des fils costariciens, il y aura : V= p+g+c
avec c = fils du réseau costaricien
La capacité de la valise, V, est constante, on a donc : V = p + g = p + g + c
On identifie des facteurs x et y plus petits que 1 tels que p + g = xp + yg + c
x et y correspondent à la proportion inverse des fils parisiens et guatémaltèques utilisés dans le réseau en fil au Costa Rica, qui restent donc au Costa Rica.
Et ainsi de suite au fil du voyage…
Diaporamas photo
27-28 juillet, San José, préparation et installation de la sculpture et des bobines
29 juillet, San José, 2ème jour
30 juillet, San José, 3ème jour
31 juillet, San José, 4ème jour
2 Août, San José, 6ème jour
3 Août, San José, 7ème jour
4 août, San José, 8ème jour
Liens externes, vidéos, radios, affiches…
La vidéo de la danse avec les fils d’Alejandro Olarte Cano : https://vimeo.com/289729124
L’ensemble des vidéos du projet au Costa Rica sont sur notre page Vimeo : http://www.vimeo.com/collectifmasi
Emission « Entre espacios » à CRC Radio 89.1 à partir de 40mn36
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Emission « Policia en su casa » Radio la Gigante à partir de 34mn
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Affiche pour la fête de démontage réalisée par la voisine Gabriela Arias Vargas, Affiche pour la conférence que nous avons donnée au TEC

