« Sé tu,
E intente ser
Feliz,
Pero sobre todo…
Sé tu » Charlie Chaplin
Après les centres-villes de Guatemala et San José, le Collectif MASI, formé de Madlen Anipsitaki, architecte et scénographe urbaine, et de Simon Riedler, sociologue, a pris la route du Pérou à destination de la périphérie de Lima, à Comas, pour y tisser un nouveau réseau en fil dans le tissu urbain. Notre partenaire est l’association et centre culturel au nom éloquent pour décrire son ambition pour le quartier : « Sol de Medianoche » (« Soleil de Minuit »), qui organise dans son théâtre et dans sa rue le festival FIETPO (Festival itinérance et rencontres de théâtre populaire), « culture sans frontières », que nous sommes invités à conclure et prolonger avec le réseau en fil.
Les locaux sont divisés entre soutien et opposants, du fait que les festivaliers bloquent la rue aux motos-taxis par exemple. Les soutiens sont surtout les spectateurs du festival, les enfants et quelques parents. Avec notre scénographie urbaine nous tentons de les rendre acteurs et d’inclure les opposants dans le réseau en fil qui sera perçu comme un « jeu ». Mais comme tous nous identifient comme participants du festival, de surcroît étrangers, ce changement de rôle est problématique. Comment l’ancrage artistique local du festival a conditionné la réception et le développement du réseau en fil ?
Préparation
Le site
Issu d’une terre grise, sous un ciel blanc et une poussière toujours envahissante recouvrant la rare végétation, le quartier Año Nuevo a environ 60 ans. Une pionnière raconte : « Au début quand on est arrivés c’était que du bonheur, les gens étaient bons, personne ne volait. Puis des délinquants ont commencé à venir. Ils tuaient, volaient, attaquaient, en particulier dans la partie haute qui est devenue dangereuse. La partie basse, non. ». Nous sommes dans la partie basse où les maisons ne montrent pas de dispositifs de sécurité malgré la réputation toutefois dangereuse du quartier -le risque de vol nous est rappelé à plusieurs reprises. Le président de l’association Sol de Medianoche Angelo Minaya précise « c’est un quartier issu d’une « invasion », de l’occupation de terrains par des travailleurs des montagnes et de la forêt du Pérou, qui sont venus dans un secteur oublié par le gouvernement ».
Aujourd’hui il est doté d’infrastructures publiques et les panneaux de campagne électorale fleurissent sur les maisons de briques de maximum trois niveaux. Un camion-poubelle annonce sa présence en musique, son passage ne récolte pas tous les déchets, nombreux demeurent dans la rue. La pauvreté des habitants n’est pas seulement matérielle, elle est aussi culturelle de l’aveu des responsables de l’association à la mission d’éducation populaire. Le site choisi autour du lieu du festival est une petite place et une rue avec beaucoup de circulation qui donne sur un parc.
De plus, le site même du projet au Pérou est conditionné par celui du Costa Rica. Nous avons souhaité intervenir de nouveau directement dans la rue pour affronter les mêmes risques de vol et de circulation, amorçant ainsi une comparaison. Nous jouons sur ce critère similaire, l’intervention dans la rue, pour faire varier ceux de richesse/pauvreté matérielle et culturelle, et de présence/absence de dispositifs de sécurité, et de l’ancienneté/jeunesse du quartier. En particulier, la liberté des enfants dans la rue donc leur participation au projet a immensément augmenté.

Objectif du projet
Comme indiqué ci-dessus, un objectif important est une comparaison avec l’expérimentation au Costa Rica. Nous continuons de tester la plasticité du dispositif, la capacité d’adaptation du réseau en fil à son environnement aussi éloigné soit-il de son environnement de conception, le passage parisien.
Pour clôturer le festival dans l’après-midi nous imaginons un dispositif festif qui donnerait de la couleur et enchanterait le site. En accord avec le responsable du centre culturel Francisco López Gómez, le réseau en fil vise à poursuivre l’ancrage et le rayonnement du centre culturel dans le quartier. Francisco voit notre projet et les fils comme une métaphore de l’influence de son lieu sur le quartier, de son « soleil » dans la « nuit ».
Nous participons donc à leur lutte qu’ils mènent au moyen d’interventions dans des « espaces non conventionnels », en particulier au milieu de la rue, qu’ils barrent chaque après-midi durant le festival. La division entre « opposants » et « soutiens » évoquée en introduction est ainsi décrite par Kevin Minott de l’association : « Quand on ferme la rue il y a une lutte. Tous ne sont pas d’accord avec ce qu’on fait. Tous ne sont pas prêts à accueillir et soutenir quelque chose de différent qu’ils ne connaissent pas . ». Dans ce contexte, notre objectif premier est d’être accueilli, de susciter la participation plutôt que le vol ou l’inertie. Nous pouvons compter sur le soutien de l’association, poursuit Kevin Minott « Mais le différent c’est bien, le bizarre c’est d’où peut sortir quelque chose d’intéressant». Nous tâcherons de défendre cette approche en s’alliant aussi aux artistes invités pour le festival pour aussi simplement suivre l’objectif « que les enfants aient quelque chose en plus à faire, pas seulement être dans la rue ou faire quelque chose avec les parents ». Kevin résume en une phrase et nous suivons cet objectif «On change les choses petit à petit c’est ce que nous voulons, générer du changement ». Nous voulons aussi inclure les adultes dans le réseau en fil, alors que selon Angelo Minaya ils viennent peu aux spectacles malgré leurs invitations répétées aux enfants (« venez avec vos parents, vos grands-parents »). Angelo confesse simplement : « parfois c’est difficile que les personnes sortent de leur maison ». Nous voulons leur faire voir la rue comme un espace de liberté et d’expression qu’ils peuvent s’approprier.
Les artistes du festival Circofilia invitent une famille de voisins à participer
Concept de l’intervention
Nous choisissons de placer les bobines à une fenêtre et autour du centre culturel en s’appuyant sur des éléments existants utilisés dans la construction des maisons, des tiges de fer et des trous entre les briques. Cela permet d’inclure des voisins qui ont une bobine accrochée à leur maison. Nous suspendons aussi une bobine à un des rares arbres pour le mettre en valeur.
Selon l’objectif conjoint avec le responsable du centre culturel, nous avons placé la structure métallique à l’entrée du bâtiment. Arrimée par un fil à la fenêtre, elle devance la fresque murale avec les visages de Charlie Chaplin, du poète péruvien Nicomedes Santa Cruz et de Salvador Dali. En référence à ce cadre et au théâtre, nous la créons comme un masque aux multiples facettes, qui représentent aussi la continuité multiple avec les réalisations précédentes du projet de réseau en fil. Plantée dans le sol, proche d’une taille humaine, elle s’offre au toucher, à de multiples interprétations issues de son aspect « bizarre », et qui sait à un démontage futur.

Choix et sens des matériaux
L’approche que nous avons des matériaux et des transformations auxquels nous les soumettons est une parabole…
Le discours de la transformation de l’ « essence » d’un matériau par la « création » artistique, nous le rejetons. Dire qu’un bout de bois sauvage change de nature quand il est sculpté par l’Artiste (et non l’artisan, ici intervient la distinction classique) que ce n’est plus un bout de bois mais une œuvre d’art intouchable et définitive, sacrée, cela ne nous parle pas. Au contraire, nous cherchons à utiliser des matériaux dont l’usage premier n’est plus. Le matériau a été consommé telle cette sangle métallique coupée, jeté car obsolète comme ce luminaire automobile, remplacé car inlavable comme ces filtres à essence, jeté pour des raisons inconnues tel ce bac à plantes en parfait état, ou il n’a jamais été utilisé tel ce récipient plastique fendu. Tous les matériaux cités ont été utilisés pour la sculpture. En ces temps de consommation-obsolescence programmée-déchet, nous sommes attirés par les rebuts de toutes sortes, nous les récupérons et tâchons d’unir leurs histoires et de leur donner une forme nouvelle évoquant autre chose qu’eux-mêmes, que leur fonction première. Mais nous ne changeons pas leur « essence » ni ne « créons » une sculpture qui annihilerait leur histoire, au contraire, la sculpture participe comme une nouvelle page de leur histoire, de leur mode d’emploi imaginaire où la liberté s’exerce dans la contrainte d’une matière et de la forme que lui ont donné l’homme et le temps. Ce mode d’emploi nous l’inventons en cherchant, regardant, tordant, pliant, combinant, et soudant à notre guise. Il y a une puissante spontanéité dans l’assemblage de ces rebuts, la mise en commun des histoires et des parcours si divers que la pluralité des interprétations des résultats est logique. De plus cette spontanéité donne une contingence à « l’oeuvre » réalisée, elle aurait très bien pu être différente, et elle le sera ! Notre objectif n’est pas d’imposer un terme à leur trajectoire, mais de la courber telle une parabole.
Décaler le regard, révéler des possibilités insoupçonnées c’est alors une invitation à l’action. Nous accueillons la décomposition éventuelle de la sculpture par les gens comme la page suivante de son mode d’emploi imaginaire. Chaque élément peut être récupéré et réutilisé. Notre projet est itinérant, nous agrégeons des fils abrités par des sculptures-bouées qui peuvent aussi dériver au gré de l’imagination des acteurs locaux.
Pour les bobines, nous utilisons du fil et des tissus locaux bariolés, des jeux et bassines en plastique pour les extrémités des bobines qui seront récupérés par les voisins lors du démontage. Nous profitons de la présence de nombreux artistes pour leur confier directement une bobine à la main pour leur performance avec les fils, ils vont les faire voyager.

Prélude – Théâtre vs Reggaeton
Accueillis chez l’habitant, le centre culturel est une maison agrandie, nous plongeons dans la culture locale engagée. Entre chaque spectacle les deux responsables de l’association prennent la parole. Ils dénoncent la corruption dont souffre le pays et la région puis insistent sur leur rôle de théâtre militant gratuit, ouvert à tous, dans la rue. Ils comptent beaucoup sur la jeune génération pour changer les choses. Leur parade de tambours prend alors des accents martiaux de mobilisation des voisins. Certains sont des leurs et les soutiennent, d’autres sont des adversaires invétérés. Un exemple frappant illustre cette division. Le vendredi soir il y a spectacle dans le théâtre avec une salle pleine d’enfants, parents et artistes. En face, dehors un groupe rassemblé entre les motos taxis stationnées fait tourner le verre d’alcool. Tradition péruvienne, le verre tourne pour s’assurer que tout le monde boit la même quantité. A chaque verre vidé le fond est jeté par terre en hommage à la pacha mama – terre mère. De verre en verre à l’envers le son des voix et de la musique monte monte tellement qu’il surplombe les voix des comédiens dans le théâtre. Le style est reggaeton répétitif. Le directeur du théâtre sort pour les intimer de baisser le son. Ce qu’ils font, deux minutes. Et rebelote, finalement le spectacle termine assommé par le reggaeton et le directeur se lance dans un discours sur la difficulté de faire quelque chose de différent, de culturel, dans le quartier.
Le lendemain, nous lancions le réseau en fil.
Expérimentation : Développements et démontages successifs du réseau en fil
L’intervention a connu diverses vies durant les 10 jours d’expérimentation.

Lors de la clôture du festival les enfants rassemblés par le spectacle de cirque précédent ont couru dérouler les bobines de fil du côté de la place. La joie de tirer sur le fil et de faire tourner les bobines les a conduit à tout dérouler, à s’en enrouler, à jouer, à courir, à crier avec ; puis des indications du staff du festival monté sur échasses les pousse à accrocher le fil un peu partout, profitant de ce que la rue était bloquée aux voitures toute l’après-midi. Spectaculaire aussi, cet adulte qui monte sur le toit de sa maison, y accroche le fil, et lance la pelote à ses amis dans une maison de l’autre côté de la rue. Il y a donc eu un premier réseau en fil réalisé dans la liesse ; que nous avons dû quasiment intégralement démonter pour permettre ensuite le passage des voitures. Il y en a eu un deuxième avec l’intervention d’artistes du festival.
Le réseau en fil a connu des moments intenses lorsque les artistes du festival Lorenzo Mijares, Circofilia, artes experimentales, et Leticia Leiva sont intervenus pour animer le projet, brandissant une bobine du haut d’un monocycle ou d’échasses et multipliant les facéties pour le plus grand plaisir des petits et des grands. Ces moments ont drainé beaucoup de rire et de joie chez de nombreux enfants inventant encore des jeux avec les fils et tissant le parc de nombreux fils.
Récit : Tempête sur le réseau en fil avec Circofilia et Leticia Leiva
Chita, Javi et leur fille Nati, 11 ans, sont en tournée depuis 4 mois hors de Colombie vers le Chili, l’Equateur, à présent le Pérou pour le festival FIETPO. Ici, leurs représentations font un tabac, dans la rue les gradins du festival sont pleins. Leur renommée dans le quartier sert de tremplin pour leur animation du réseau en fil. A l’heure du déjeuner, les parents sortent tout de rayures blanches et noires habillés, les joues et nez rouges, lui sur son monocycle brandit la bobine bariolée à la main tandis qu’elle gesticule et grimace. Le costume de Nati, un tutu rose, l’embarrasse un tantinet au début.
Lancés en fusée vers le parc ils drainent aussitôt un sillon d’enfants. Facétieux, ils escaladent les jeux colorés, passerelles et toboggans, y hissent les enfants hilares, suspendent le fil sous les regards surpris des parents sur les bancs vite déridés par les rires entraînants les filles et les fils de part et d’autre du parc. Jusqu’au terrain de foot, changement de partie, Nati dans les buts trajectoire tendue du fil qui sort des cages et les relie au côté passerelle et toboggan du parc.

De tous âges, enfants et adolescents ne restent pas indifférents. D’autant que Circofilia est rejoint par la vamp’ Leticia Leiva, bossue aux énormes lunettes, le visage tout blanc sauf joues et lèvres rouges, vieille robe à motifs sous la veste de survêt et sandales en chaussettes. A la main, son sac type-tati abrite une caméra en carton imitation années 1900 qu’elle exhibe à un public grossissant. A côté un enfant, les bras en croix, caresse et glisse sur un fil le sourire aux lèvres. Leti enlève sa culotte-short et l’accroche au même fil. Appropriations spontanées.
Circofilia s’agite, les trajets en fils se multiplient, les personnes passant se baissent où soulèvent le fil, rejoignant la danse d’appropriation décrite dans l’article du réseau en fil au Guatemala.
Bientôt, le trio sort du parc le bras levé pour affronter la rue avec son équipe de gamins survoltés. Ils font l’affront d’arrêter le trafic automobile et moto-taxi à trois roues avec un fil et des blagues. Il s’allonge devant la moto-taxi qui s’arrête, elle toque à la porte fil à la main, la fenêtre s’ouvre et elle s’infiltre dans le véhicule à l’horizontale, passe sur les genoux des passagers et ressort de l’autre côté ! Il s’allonge sur le capot suivant, elle pousse la voiture.
Madlen écrit alors à son journal :
Il prend le fil, le touche, l’évite, le regarde de loin, le dirige, l’accompagne, le laisse, le situe et continue de le regarder, l’admire, le coupe, le dénoue avec ses dents, observe tous les éléments autour de lui pour voir où il va l’amarrer… Au fil de cette action, il se courbe alors qu’il marchait tout droit. Il fléchit les jambes pour le positionner en bas, il se met sur les pointes des pieds pour le placer en haut, il se décale en diagonale pour l’éviter.
Tout cela tout seul ou avec quelqu’un ou quelques-uns, inconnu/s ou connu/s qui ont décidé d’entrer dans la danse avec lui. Si ce n’est pas ce mouvement, danse et dialogue dans l’espace urbain, qu’est-ce que c’est ? Je cherche un mouvement tant à l’espace urbain comme à l’architecture, à travers une provocation la plus naturelle et spontanée possible.
Danse, promenade, engagement, séparation.
Un fil tout simple, élément flexible qui t’invite à te mouvoir d’une manière inhabituelle, qui prend forme et respire à travers une perspective à chaque fois personnelle.
Démontages
Le processus de démontage s’est répété tous les jours, selon deux logiques.
– Transversale : au quotidien, les connexions créées de part et d’autre de la rue n’atteignant pas les 4 mètres de hauteur nécessaires au passage des camions, nous les enlevions ou dans l’urgence du passage d’un camion coupions le fil. Le 6ème jour, deux jeunes volontaires de l’équipe du festival sont montés sur leurs échasses pour créer des connexions en hauteur de part et d’autre de la rue, mais pas suffisamment. Ce jusqu’à l’avant-dernier jour où la présence et le soutien d’électriciens changeant un câble du haut de leurs échelles a élevé un réseau de cinq fils au dessus des camions – et des voisins.

-Latérale : une voisine avait une bobine de fil suspendue sur son fronton ; elle a choisi d’abriter l’extrémité chez elle, empêchant le vol mais surtout le déroulement de cette bobine. Incursion dans la maison opposée, une autre voisine a fait passer une boucle de fil derrière sa bibliothèque pour bloquer une bobine suspendue à sa fenêtre. En bas, les connexions latérales sur un même trottoir étaient défaites et le fil enroulé et stocké par un-e voisin-e. Comme dans la rue, les fils du parc accrochés lors de l’intervention des artistes ont été ôtés et enroulés par le gardien du parc. Il nous les as rendus grâce à la marchande de soupe du parc qui les lui as exigés. Ce « soin » apporté au réseau l’a en même temps empêché de se déployer comme réseau, même latéral, dans la rue. Ce « soin » est surprenant pour les responsables du festival, tel Angelo : « C’est curieux que les gens aient pris soin d’enrouler les fils. On s’attendait à ce qu’ils les coupent et que vous deviez en apporter plus. C’est une reconnaissance pour une activité qui vient de dehors, de vouloir en prendre soin ».
Interprétations divergentes
La référence à FIETPO nous cadre et aide, cependant elle renvoie les gens à leur rôle de spectateur d’une représentation du festival et ne les incite pas à se montrer acteur du dispositif comme nous le souhaitons dans notre démarche de scénographie urbaine. Comme le souligne Angelo : « Nos activités ont la participation du public, dans le cas du réseau en fil ce sont les gens les protagonistes, surtout les enfants, ce sont eux qui ont connecté, amarré les fils. Avec la participation aussi des artistes invités. C’est différent quand les gens sont protagonistes ».
Ce sont donc plutôt les enfants qui participaient, avec beaucoup de curiosité et d’attention des adultes qui demandaient et comprenaient ce qui se passait, le sens du projet. Par exemple, trois adultes sur leur pas de leur porte nous voient filmer un adolescent accrocher le fil à une fenêtre et nous demandent ce qui se passe. Brièvement, nous expliquons que l’adolescent crée une connexion, que c’est l’objectif du projet de s’approprier l’espace public et de susciter des rencontres. L’un traduit aux autres « C’est vrai, sans ce fil nous n’aurions jamais parlé ».
On retrouve le clivage sur l’interprétation pratique des adultes et métaphoriques des enfants des bobines et surtout de la sculpture. Tandis que les enfants voyaient les bobines comme un jeu, de nombreux adultes en cherchaient le fonctionnement pratique. Au point qu’une femme observant un saladier à l’extrémité d’une bobine regrette qu’il soit troué et rendu inutile. Puis elle déduit qu’il pourrait servir pour une plante. Plusieurs adultes, voyant la sculpture au niveau du sol avec un bac bleu habituellement utilisé pour un circuit d’eau ont déduit qu’elle devait servir d’une façon ou d’une autre à canaliser l’eau. Exception notable, Angelo Minaya n’était pas au courant qu’elle serait placée à l’emplacement d’un arbre – que nous avons arraché suivant les instructions de Francisco. Il réagit : « Pour moi c’est un arbre qui célèbre l’union et le florissement des éléments considérés comme secondaires [ici les déchets et l’art], qui vise à donner du pouvoir à l’art dans un lieu où les gens ne l’acceptent pas complètement ». Son interprétation est conceptuelle et politique que sensible, il ne regarde pas la sculpture au moment de la livrer. Les enfants, faisant le tour, la touchant, en riant parfois ou très sérieusement, l’ont appelé « insolite », « dragon », « ADN », « tête d’éléphant »…décrivant à chaque fois en détail ce que chaque partie représentait dans leur imagination fertile. Il s’agit d’un « jeu social », où l’interprétation peut être débattue donc s’y ajoute l’exposition à la honte, à « perdre la face » selon l’expression utilisée par E. Goffman. Un exemple pour le volet interprétation, cette scène entre deux enfants, le grand commence et le petit lui répond :
« – C’est un éléphant, voici sa trompe, et là…
– Sa corne
– Les éléphants ont une corne ?
– Oui ils ont une corne !
– Bien [sourire amusé] alors sa corne
– [à nous] ils n’en ont pas ? »
Dans cette scène le grand négocie son interprétation pour ne pas faire perdre la face au petit, qui a peur ensuite de la honte en nous demandant de confirmer ce que lui a concédé le grand. Nous ne répondons pas, nous avons déjà rempli notre objectif de dégager un espace de liberté pour que les enfants d’âges différents exercent leur imagination ensemble, quitte à s’arranger avec la réalité.
Redéfini comme « jeu », le réseau en fil a permis des rencontres entre différentes générations. Un exemple frappant qui redéfinit le dispositif de scénographie comme un jeu est le challenge que deux jeunes gens se sont donnés : prendre le fil et l’amener le plus loin possible.

Ce parcours a été l’occasion de rencontres et échanges avec les voisins d’autres générations, par exemple pour demander à monter au balcon accrocher un fil. En discutant avec la voisine qui gardait l’extrémité du fil dans sa maison, nous avons imaginé ensemble un nouveau jeu.
Restitution : jeu verticalisant et influence d’un projet sur l’autre
Pour le lancement du réseau en fil, les enfants n’ont pas compris l’objectif de créer un réseau en fil, personne ne leur a expliqué et une fois lancés difficile de les rattraper. Ainsi, ils ont joué à dérouler les bobines à accumuler le fil à leurs pieds, sans chercher à l’accrocher. Cet élan bifurquant de nos attentes initiales les à transformées à la marge. Le dernier jour nous avons improvisé un atelier jeu pour que les enfants confectionnent leur fil avec un jeu en plastique lesté de sable de chaque côté, puis le lancent en l’air pour le suspendre aux fils existants. Les fils verticaux rendent plus visible les mêmes fils horizontaux que les électriciens ont accroché bien haut. Ce jeu rencontre un franc succès chez petits et grands. Il a l’avantage de présenter un objectif clair où les joueurs fabriquent eux-mêmes leur jouet. A la différence d’un jeu vidéo qui procure en général un plaisir immédiat et personnel, suspendre le fil grâce à un jouet équilibré et un bon lancer prend du temps et est socialement risqué. Exposée aux moqueries, une fille tente de suspendre le fil face à un public de 7 enfants et répète « je ne peux pas ». Elle trépigne et abandonne au 1er essai, elle a « perdu la face ». En disant « maintenant oui », elle revient pour « effacer l’affront » avec sa petite sœur qui l’encourage et lui suggère des façons de lancer. Elle réussit au 4e essai, en ayant observé son environnement et monté les escaliers derrière elle. Sa joie est immense et partagée, les deux soeurs crient, chantent et courent dans la rue en sautillant. La joie est aussi d’intervenir dans l’espace public, de s’arroger ce droit de participer au décor urbain. Il complète avec un volet « action », le jeu « interprétation » de la sculpture décrit plus haut. A la différence d’un jeu vidéo les deux volets se déroulent dehors et ont une dimension physique, collective, sociale, qui décuple les enjeux.

Nous l’avons dit, l’idée vient à moitié de nous et à moitié d’une voisine. De notre côté, elle est largement inspirée de l’intervention de l’artiste Roberto Lizano à San José. Il y a créé un rideau au milieu de la rue, que les gens doivent écarter pour passer. Nous avons retenu ce « toucher qui ne bloque pas », qui ne dérange pas, pour répondre au problème du passage des camions. Deux conclusions s’imposent, d’abord il est illusoire que nous nous prétendions passifs une fois le dispositif installé. Comme au Costa Rica où notre besoin était de relier les fils et couleurs des différents points du réseau a donné lieu à une danse spéciale, au Pérou le réseau étant peu visible et animé en l’absence des artistes, nous proposons le lancer de fil pour y remédier et atteindre notre objectif d’appropriation de l’espace public par les acteurs locaux. La seconde conclusion est l’influence d’un réseau en fil sur l’autre. Elle tient non seulement à l’expérience que nous acquérons au fur et à mesure, à l’usage de fils des précédents réseaux, mais aussi par les idées que nous transposons, tel l’usage vertical du fil. Apparaît une troisième conclusion ou plutôt une ouverture, une idée qui nous vient en voyant l’artiste Lorenzo Mijares suspendre verticalement une bobine. Et si inconsciemment il avait été inspiré par Roberto Lizano ? Nous imaginons une combinaison des deux gestes, d’une bobine et de fils verticaux dans le prochain réseau en fil au Chili, ou ailleurs. Ailleurs, dans le domaine de l’imaginaire, notre approche rejoint celle que nous avons des matériaux. Il n’y a pas selon nous d’imaginaire « absolu » accessible seulement aux artistes-démiurges, notre position largement partagée est que nous imaginons à partir de ce que nous vivons dans la réalité ou en rêve. Alors, le réseau en fil comme expérimentation peut donner des fruits imaginaires dans la mesure où ils sont inspirés de scénarios réels. La modélisation pour l’exposition que nous préparons suivra cette méthode : canaliser notre imagination de ce qu’aurait pu ou pourrait être le réseau en fil avec la combinaison des événements réels de tous les réseaux en fil réalisés comme digues.
Démontage et prolongement
Nous avons effectué le démontage et permis le recyclage des matériaux des bobines pour différents usages. Les jeux pour les enfants de leurs extrémités ont été, selon le jeu ci-dessus, suspendus en hauteur aux fils. Les bobines elles-mêmes, descendues et réunies autour de la sculpture, ont attiré l’attention des passants auxquels nous les avons offertes, entière ou en partie. Nous avons démonté les fils latéraux et sur la petite place. Nous les avons assemblé avec des éponges colorées non utilisées pour les bobines, sur lesquelles nous avons écrit notre page Facebook, et nous avons distribué l’ensemble selon le double objectif de communication et de poursuite du réseau en fil horizontal/vertical avec des lancers de fil couplé à d’autres matériaux « inutiles » et colorés que les personnes ont chez elles. Un des responsables de l’association nous prévient : « Vous voulez que les gens continuent l’idée mais je ne pense pas que ça va arriver. Si les gens le voient, « waaa ! » ils vont l’admirer pour un moment et voilà. S’ils passent un autre jour « ah oui je l’ai déjà vu», l’idée de ce que vous vouliez faire c’est du passé. Si vous restiez plus de temps ou avec plus de soutien, ce serait différent ».

Conclusion
Le projet a donc partagé le projet du festival FIETPO organisé par l’association « Sol de Medianoche » (Soleil de minuit) d’éducation populaire et d’appropriation de l’espace public par la culture. Le choix de l’emplacement de la sculpture en témoigne : son fil l’arrime à la fenêtre du centre culturel qu’elle matérialise comme le centre du réseau en fil aux yeux d’abord des organisateurs du festival. Qu’ils s’approprient ainsi le dispositif et s’y reconnaissent est un résultat très fort. Leur interprétation va plus loin : « Le réseau en fil a beaucoup à voir avec la philosophie du FIETPO, avec le réseau qui se forme entre artistes d’Amérique latine. C’est une métaphore très belle de ce que nous sommes. Entrelacer des fils, générer des formes ou des réseaux qui parviennent à embellir la ville à travers, pour nous, d’activités artistiques, de la convergence culturelle. Qui reste dans la mémoire après la fin du festival. » (Angelo).
En pratique, le réseau en fil a d’abord pu s’appuyer sur l’ambiance de fête du dernier jour du festival pour décoller en fanfare. Sans instructions claires les enfants ont inventé des jeux avec les fils et initié la redéfinition de notre scénographie urbaine comme un jeu. Pendant les dix jours peu d’adultes s’y sont livrés par rapport à l’implication des enfants, ce qui contraste fortement avec le barrio Amon de San José au Costa Rica ou c’était l’inverse. Les deux sites ont connu des interventions artistiques, quasiment sans public à San José mais rassemblant ici enfants et parents dans la curiosité et le rire. Ce différentiel est étonnant compte tenu de la richesse culturelle du quartier de San José – l’université, deux galeries, un centre culturel – et de la pauvreté à Comas où seul le Sol de Medianoche a une action culturelle qui rencontre beaucoup d’opposition ou d’indifférence. Il s’explique surtout par des interventions circassiennes qui rencontrent la présence des enfants dans la rue, dans un quartier où la circulation – plutôt motos-taxis que voitures – est plus faible qu’au Costa Rica. Le faible sentiment d’insécurité des parents pour leurs enfants se retrouve dans l’absence de dispositifs de sécurité pour les maisons, contrairement à San José où la proportion d’habitation n’était que de 30%, d’où une forte insécurité la nuit, et le projet « réhabiter » le quartier de notre partenaire là-bas, l’Université TEC. En somme l’ancienneté du quartier Amon et le vieillissement démographique s’opposent à la jeunesse à la fois urbaine et démographique du quartier Año Nuevo.
Le prochain réseau en fil, à Valparaiso au Chili, se déroulera dans le quartier antique du Port, en déliquescence depuis les années 1970 et la fin de l’activité portuaire de transport de personnes. S’inscrivant dans un processus de revitalisation du quartier nous allons inviter ceux qui restent, de nombreux anciens pêcheurs, à tisser leur réseau en fil…

Kikou, lu à ma pause ce midi, j’ai voyagé avec vous accro et accroché à vos fils à distance depuis Paris!Merci pour ce beau récit imagé et enthousiasmant!Besos de Papaz
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