1 km à vol d’oiseau
8-12 FÉVRIER 2021 – ENSEIGNEMENT «INTENSIF » ECOLE D’ARCHITECTURE PARIS-MALAQUAIS

Le fil rouge traverse le bâtiment Mozinor, Montreuil, 2021, Photographie documentaire de la performance d’Antoine HEYRAUD, Cherita GNASSOUNOU-AKRA, Eve COTTIN
Dans Fairy tales, Francis Alÿs détricota le fil de son pull-over dans la ville. Conte, idée, limite, lien, trace, le fil fabrique une architecture légère et éphémère dans la ville.
Contexte et objectifs
Le confinement révèle en creux le besoin des espaces publics pour rencontrer des personnes hors de son «strict noyau familial » voire inconnues. Le pouvoir biopolitique (c’est à dire sur la vie des individus, cf. Foucault, 1975), laisse la porte ouverte à une « zone de sortie » d’un rayon de 1km autour de son domicile. Comment s’y engouffrer, l’explorer, la dépasser après-coup ? Comment la resignifier non plus comme limite arbitraire mais comme nécessaire ouverture à l’autre ?
Cet intensif, après le projet “Un réseau en fil dans le tissu urbain” que nous avons développé en Amérique Latine, est notre deuxième essai pour concrétiser un aspect de l’utopie du diplôme d’architecte de Madlen Anipsitaki. Dans son projet «Le passage parisien au XXIème siècle : Passage en réseau à travers un îlot», elle nourrit l’utopie d’un passage qui relie les espaces en commun d’un îlot existant (cours, couloirs, escaliers etc) et traverse les appartements, suscitant des rencontres entre habitants et passants. Ce passage en réseau est un manifeste pour les relations humaines face au constat que l’on peut échanger avec des personnes à l’autre bout du monde sans connaître notre voisin.
Les interventions de scénographie urbaine « «Un réseau en fil dans le tissu urbain », ont rarement amené le fil à traverser des appartements. Il se développait plutôt dans l’espace public où nous deux, Simon et Madlen, développions des relations qui nous invitaient dans leurs espaces privés. Nous nous sommes ainsi souvent transformés en une extension du fil, en un fil invisible.
Le fil
C’est le fil comme matériau simple et flexible qui a rendu possible la trajectoire, la limite, la connexion de différentes espaces et personnes. Dans Fairy tales, Francis Alÿs écrit :
« Here is a fairy tale for you
Which is just as good as true
What unfolds will give you passion,
Castles on hills & also treason
How, from his cape a fatal thread
To her window the villains led » Francis Alys, Fairy Tales
L’acte de dérouler le fil donne conjointement passion, château et trahison ainsi qu’un chemin pour les méchants jusqu’à la fenêtre de la belle.
La plurivocité poétique de cet acte, dérouler son fil dans la ville, a été embrassée par notre proposition d’enseignement « intensif » 1 km à vol d’oiseau. Nous avons proposé aux étudiants une performance simple et ludique liée à la dérive situationniste. Si l’objectif est de «se laisser aller aux sollicitations du terrain et des rencontres qui y correspondent.» (Debord, 1956), c’est aussi de solliciter le terrain et ses acteurs pour atteindre son objectif.
La performance et sa documentation
L’idée est de placer un objet-totem représentant son logement (ex. observés : tasse de café, ordinateur, fenêtre, boîte, chausson de danse…) au centre d’un cercle de rayon1km, d’y amarrer une bobine de fil d’1km, de choisir un « point de fuite » sur le pourtour du cercle de rayon 1km, et de faire suivre au fil la trajectoire la plus rectiligne possible pour atteindre ce point de fuite « à vol d’oiseau ». Avant le fil, les étudiant.es ont fait des allers-retours entre la carte et le terrain, confrontant leur projet de passage du fil au « déjà-là » et ses surprises.
Le fait que les étudiants ne soient pas tous à l’Ecole mais dans des lieux différents nous donne le “luxe” de suivre des trajectoires diverses en parallèle, presque hors du temps, depuis la montagne corse jusqu’à la densité d’une ville comme Paris. Voici les 8 groupes formés par les 17 étudiants, auto-désignés par un nom d’oiseau :
Colibri (Paris 5), Flamant rose (Paris 13), Albatros (Paris 19), Huppe (Montreuil), Corbeau (Drancy), Aigle (Poissy), Geai bleu (Toulouse), Goéland (Speloncato, Haute-Corse)
Colibri annonce : « Comme un oiseau qui sort enfin de sa cage, j’y vais. Je vais à la rencontre de lieux et à la découverte de personnes. Ce fil rouge banal est comme la clé de la cage. Non pas celle de la maison mais celle de ma conscience. Il est prétexte pour enfin parler, recevoir des autres, les entendre me parler, leur sourire ».

Le fil rouge traverse le Panthéon, Paris, 2021. Collection d’états d’âme parisiens, capture d’écran de la vidéo de la performance de Jeanne PUIG, Mathieu SETTON, Myriem RHMARI TLEMÇANI
Avec « l km a vol d’oiseau » on perçoit le fil comme une architecture éphémère, capable de lier l’espace public et l’espace privé en traversant des espaces qui sont entre les deux (par exemple une cour, un balcon). Le fil devient capable de percer, de contourner des espaces, de glisser d’un espace à l’autre. A quoi sert cette liaison ? La traversée de limites visibles et invisibles nous rend capable de les sentir.
« C’est durant l’une de ses froides après-midi, que le fil se faufile à travers la maison de la voisine, réchauffant une partie de son corps, » Geai bleu
Le fil a été maintenu au sol, lancé en lasso à de hauts éléments urbains ; des commerçant.es, gardien.nes d’immeuble, habitant.es ont permis de traverser une rue de balcon à balcon, un îlot de cour en cour, des espaces privés…Les groupes parisiens passent par des cours d’immeuble, le Goéland (village en Corse) passe son fil par plusieurs maisons puis sur la montagne, l’Aigle (Poissy) creuse la notion de « presque public » pour décrire un terrain de sport et une résidence de nature fermée mais passante. Le Corbeau (Drancy) se heurte à la fermeture du parc et la Huppe (Montreuil) à un chantier avant de monter sur le toit d’un bâtiment industriel abandonné…
Performeurs et documentants, les étudiants suscitent des réactions à double tranchant « Être habillée tout en rouge, et dérouler 1KM de fil dans Drancy, c’était pas évident, mais quand on se détache des regards, et des réflexions, on se rend vite compte que c’est une expérience incroyable. » Corbeau (Drancy). L’Aigle (Poissy) renchérit : « De nombreux cambriolages ayant lieu dans le quartier en ce moment, les gens sont méfiants et tirer un fil rouge sur 1km peut paraître louche »
L’Aigle a caricaturé les réactions des passants surpris, le Geai bleu a creusé un trajet familier et capté le son.

Le presque-public, 2021, Achères, France, caricatures de Maxime GABORIT
Le groupe Albatros a choisi de mettre l’accent sur les réactions des passants et fait parler le fil en citant leurs réactions sur leur « carte imaginaire .

Va, ils te suivent, 2021, Paris, carte imaginaire d’Alexia BEZAIN, Charlotte SEMERTZIDIS, Gabriel GRANDET
Albatros a cueilli l’expression des enfants du quartier grâce à des papiers et des crayons suspendus au fil qui permettent les dessins.
L’intensif s’est achevé par la création d’une carte commune imaginaire grâce à la superposition des parcours de chaque groupe. La restitution a eu lieu devant un jury pluridisciplinaire (performance, chorégraphie, architecture, dessin, sociologie).
Voici la documentation extensive des étudiants : https://paris-malaquais.archi.fr/ecole/f/intensifs-intercycles-2021_2_intensif-1-km-a-vol-doiseau/
PISTES DE REFLEXION
L’angoisse du néant et de la mort provoque le besoin de laisser une trace de son passage sur terre. Le monde à l’ère du Covid-19 irradie la mort. Le passage d’un point A à un point B rassure par ses bornes, à l’intérieur desquelles les étudiants étaient libres.
« Finir en rejoignant les deux parties du fil tout en traversant le chantier désert s’est avéré être une expérience très libératrice. Nous étions seul sur cet immense chantier vide en plein jour et je me suis mis a courir, à sauter, à faire de grands gestes. » Huppe

Le fil rouge traverse le bâtiment Mozinor, Montreuil, 2021, Photographie documentaire de la performance d’Antoine HEYRAUD, Cherita GNASSOUNOU-AKRA, Eve COTTIN
« Ce n’est pas un fil mais une idée, un mouvement, des souvenirs, une histoire, une envie ! Ce fil revendique une liberté perdue depuis un an. Il nous donne une soif de liberté comme Jonathan Livingston Le Goéland. » Goéland, qui partit du centre du village corse pour gravir la montagne avec son fil.
Le groupe Flamant rose a voyagé dans le temps par la danse, accrochant le fil de la gare RER de Cité Internationale à celle, désaffectée de la Petite Ceinture, dualité traduite par le photomontage et la vidéo. « Le fil rouge, métaphore d’un flux continu qui se fraye un chemin dans la frénésie de la rue » Flamant rose

Ricordo Congelato d’une danse, Paris, 2021, captures d’écran de la performance d’Antonin REDON, Bianca MASCELLANI, Elena MARCHIORI
Comme le soutient Tim Ingold, il y a un trait commun à l’écriture et au dessin manuscrits ainsi qu’à la marche à pied, comme tracés sur une surface solide, leur mouvement linéaire incarne le « flux de la vie ». Le fil matérialise ce flux, il ordonne les micro-situations dans les espaces hétérogènes rencontrés par les étudiants en une narration commune entre des histoires différentes. Ces micro-situations unies sont quelque chose qui existe déjà par la marche, sans le fil. Le fil les rend exagérés et il devient l’outil pour mieux les distinguer. En observant de plus proche grâce au fil, on peut comprendre des difficultés et obstacles et agir dessus.
Le fil comme un outil. Le fil comme un prétexte. Le fil comme une expérience. Le fil hors de l’ordinaire. Le fil comme une provocation pour créer des liens sociaux. Le même fil passe du Panthéon et traverse la maison de la grand-mère de Mathieu. Le fil, une confrontation d’échelles. Le fil comme une limite. Le même fil traverse les deux quartiers et les réactions de l’entourage changent. Le fil traverse le domicile puis la montagne. Le fil offre un équilibre entre le vide et le plein. Le fil comme le rythme d’une trajectoire dans la ville.
Le fil d’“1 km à vol d’oiseau” pour nous c’est tout ça à la fois, mais quelque chose manque encore que je n’arrive pas définir avec des mots car il y a un sentiment quand tu déroules un fil qui dépasse les mots que je connais. Quelque chose que les étudiants ont essayé de transmettre mais que la force du moment et le ressenti propre était souvent impossible à communiquer.

Carte imaginaire collective, Alexia BEZAIN, Jeanne BIOGOLO MESSINA, Eve COTTIN, Maxime GABORIT, Cherita GNASSOUNOU-AKPA, Gabriel GRANDET, Antoine HEYRAUD, Elena MARCHIORI, Bianca MASCELLANI, Jeanne PUIG, Antonin REDON, Myriem RHMARI TLEMÇANI, Matthieu RIDOLFI, Charlotte SEMERTZIDIS, Mathieu SETTON, Esraa SOLIMAN, Shérazade ZITOUNI et Collectif MASI
Francis Alÿs, à qui nous avons envoyé la documentation de l’expérience, a répondu :
Chers Madlen, Simon, Alexia, Charlotte, Antonin, Gabriel, Jeanne, Esraa, Myriem, Antoine, Bianca, Jeanne, Mathieu, Matthieu, Maxime,
Shérazade, Cherita, Eve, Elena, Antoine,
c’est léger, c’est beau, c’est poétique, c’est parfois drôle, c’est parfois profond, c’est toujours vivant et puis surtout, c’est un magnifique acte de résistance à la pandémie!
Merci.
Francis